Le coût humain de la transition numérique

On s’imagine parfois que numérique rime avec dématérialisation. La transition numérique nous aurait fait rentrer dans une ère post-industrielle, peuplée de machines travaillant toutes seules, de nuage invisible et d’autres intelligences artificielles.

En réalité, on est en plein dedans, dans l’industrie. Une industrie bien polluante, celle de l’extraction minière, qui n’a fait que s’accélérer ces dernières années avec l’explosion du numérique mais aussi la supposée « transition » énergétique vers les énergies renouvelables.

Eh oui parce que, de quoi a-t-on entre autres besoins pour fabriquer tous ces circuits électroniques, ces batteries, ces panneaux photovoltaïques ou ces écrans ?

De métaux et de terres rares. Jusqu’à 60 différents pour un smartphone.

Ils sont indispensables à la fabrication des aimants, des batteries, à la miniaturisation des systèmes, bref, à la performance et à l’esthétique chiadée de nos joujoux high tech. Au-delà des équipements numériques, ils sont utilisés dans l’industrie militaire, dans les moteurs des voitures électriques, les rotors de certaines éoliennes, les panneaux photovoltaïques…

Ils sont dits rares parce que bien moins abondants que des métaux comme le fer, ou le cuivre, et surtout parce qu’ils sont bien moins concentrés dans la roche et donc difficiles et coûteux à extraire et à raffiner.

Ce besoin en métaux et en terres rares ne cesse de croître, puisqu’au nom du progrès et de la science, et sous couvert, parfois, de soutien à l’écologie, on continue de digitaliser et de connecter tout ce qu’on peut, de concevoir des appareils de plus en plus sophistiqués et donc gourmands en minerais et d’en changer tous les quatre matins.

Le recyclage des métaux rares étant quasi nul, tout nouveau produit nécessite des matières premières fraîchement extraites.

Selon Olivier Vidal, chercheur au CNRS, nous aurons besoin d’extraire d’ici à 2050 plus de métaux que nous avons extrait depuis l’origine de l’humanité pour couvrir nos besoins.

Tout cela à un coût écologique, dont on a déjà parlé : destruction des écosystèmes, utilisation de ressources naturelles à gogo, déchets radioactifs , pollution des eaux, des sols, de l’air, déforestation…

Un rapport de l’UNEP¹ révèle ainsi qu’entre 2000 et 2015, le triplement de l’utilisation de minerais métalliques a entraîné un doublement des effets de l’extraction sur le climat et sur la santé.

Mais ce n’est pas le seul problème. Notre gloutonnerie technologique a aussi un coût humain significatif et lui aussi grandissant.

Car si par chez nous le numérique semble immatériel, c’est parce que ce coût humain, ce n’est pas notre société qui la paye. L’envers du décor se joue tellement loin de chez nous que nous n’en avons pas conscience, et bien souvent même pas connaissance.

Pour se retrouver avec un petit bijou de technologie dans la poche ou sur notre bureau, il a fallu que d’autres, au Congo, au Chili, en Indonésie, ou en Chine, se chargent d’extraire les matières premières, et que d’autres encore, s’éreintent sur des chaînes d’assemblage pour transformer ce matériau en technologie performante.

Voici un tour d’horizon du prix humain que certains doivent payer pour que nous puissions continuer notre « transition numérique ».

L’enfer des mines

De manière générale, l’exploitation minière n’est pas franchement une bonne nouvelle pour les populations avoisinantes.

Intimidation, pressions et menaces sur la population

On pourrait penser que l’ouverture d’une mine amène une certaine prospérité et du travail, ce qui est en effet le cas, mais tout le monde est loin d’en profiter. Au bout du compte, les effets délétères pour la population sont bien plus lourds que les effets positifs.

Lorsqu’une mine est ouverte quelque part sur la planète, ceux qui la possèdent doivent d’abord s’emparer des terres. Un processus qui s’accompagne souvent d’une bonne dose d’intimidation, de corruption, d’expropriation et d’injustices. Les communautés locales ont rarement leur mot à dire. De gré ou de force, elles sont déplacées, souvent avec une compensation bien maigre par rapport aux dommages causés et sans accompagnement à la relocalisation.

Ainsi, en Indonésie, sur l’archipel des Moluques, qui abrite des gisements d’or, de cuivre et de nickel, un projet de méga-mine est en cours : Weda Bay. C’est Eramet, multinationale française (cocorico !) qui en est à l’origine. Cette mine s’étendra sur plus de 20% de forêts protégées, interdites à l’exploitation jusqu’en 2004, mais finalement autorisée par le gouvernement, sous la pression des industriels.

Les négociations pour sécuriser Weda Bay ont démarré au début des années 2010. Pour imposer son implantation, Eramet a eu recours à des techniques pour le moins honteuses.

Les tribus indigènes qui vivaient là, notamment la tribu Sawaï, n’ont évidemment pas été consultées concernant l’ouverture du site. Elles se sont vues délogées de terres qu’elles occupaient depuis des générations. Pas de gaieté de cœur, mais faute de choix. Elles ont subi des intimidations et des pressions pour signer les accords tant de la part de l’industriel que des autorités locales, notamment de groupes paramilitaires appartenant à la police nationale. En retour, elles ont reçu des compensations dérisoires. Plusieurs rapports² ont épinglé le groupe pour atteintes au droit, acquisition illégale de terres, corruption… mais le projet a suivi son cours.

Eramet, qui manquait de capitaux, s’est associé au groupe chinois Tsingshan, premier producteur mondial d’acier inoxydable, et la construction de l’usine a pu démarrer en 2018. Aux dernières nouvelles, elle devrait être opérationnelle courant 2020. Plus personne ne parle des forfaits commis pour que ce projet voie le jour.

Une fois que les industriels sont parvenus à leurs fins, il s’agit de préparer le terrain. Là non plus, on ne fait pas dans la dentelle : on rase tout, sans le moindre état d’âme. On rase des forêts protégées s’il le faut, on détruit des montagnes, on colonise les océans.

Qu’importe, tout est permis. Au-delà du coût écologique de la destruction de ces écosystèmes, et des conséquences parfois dramatiques pour la faune et la flore, les populations locales en payent, elles aussi, le prix. Leurs moyens de subsistances sont directement menacés par la destruction de l’environnement et la pollution – agriculture, chasse, pêche…

Sous la terre, la destruction

Une fois l’implantation assurée, la mine peut ouvrir.
L’activité minière entraîne une pollution par les métaux lourds et les produits chimiques utilisés dans les procédés d’extraction et de traitement de la roche et du sable.

Dans certains pays, les déchets chimiques et toxiques sont déversés directement dans l’environnement sans respect des normes sanitaires et contaminent les sols, l’eau, l’air. Dans les régions concernées, les maladies et malformations à la naissance se multiplient, les eaux ne sont plus potables, l’agriculture n’est plus possible et bien sûr, la faune et la flore locales sont également touchées.

Un des exemples les plus éloquents est probablement Baotou, en Mongolie intérieure, haut lieu d’exploitation minière. C’est de là que viennent 70% des terres rares produites par la Chine, qui concentre 97% de la production mondiale.

L’extraction des terres rares est par essence polluante. Elle nécessite des procédés qui font appel à des traitements chimiques et des bains d’acide, et rejettent des déchets radioactifs et des fumées toxiques. Par exemple, chaque tonne de néodyme fabriquée engendre une tonne de déchets et 75 000 litres d’eau polluée. Déchets qui sont déversés dans les eaux environnantes sans considération aucune pour les normes sanitaires ou le respect de l’environnement.

Le lac de Baotou environnant est désormais un concentré de substances toxiques et d’éléments radioactifs, avec des taux d’Uranium 6 fois au-dessus de la norme, et de sulfates 10 fois supérieurs à ce qu’impose la réglementation européenne.

La population finit par fuir ces zones. Les récoltes ne sont plus comestibles, l’eau n’est plus potable, ceux qui restent multiplient les risques d’être victimes de maladies, de cancers, de malformations.

Dans les mines, les conditions de travail sont plus ou moins humaines, en fonction des pays, des exploitants, des outils à disposition, des salaires…

Certaines mines sont robotisées tandis que d’autres restent artisanales, les mineurs y oeuvrent alors sans outils appropriés et sans protection. Certaines permettent aux travailleurs de gagner correctement leur vie, bien que le métier soit difficile, tandis que pour d’autres, la contrepartie est dérisoire. Dans certaines, le droit du travail est bafoué, et les enfants y sont aussi exploités.

Ainsi, l’île de Bangka, en Indonésie toujours, autre théâtre d’un scandale écologique et social. C’est de là que vient 90% de la production d’étain du pays, qui en assure 17% de la production mondiale.

En 2015, 75% de l’extraction se faisait à petite échelle selon l’ONG Pact, de façon anarchique voire illégale. La cassitérite (minerais qui sert à fabriquer l’étain, utilisé pour les soudures en électronique), se trouve notamment enfouies sous les eaux.

On y plonge avec de simples masques et tuba pour aller y récupérer le précieux sésame…au péril de sa vie, les accidents et noyades étant monnaie courante. Il y aurait au moins un mort par semaine selon le Groupe de travail sur l’étain en Indonésie.

D’autre part, autour des mines, il n’est pas rare d’observer une multiplication des maladies et des conflits sociaux. C’est le cas au Pérou, où 20% de la surface du pays serait occupé par l’exploitation minière. On y extrait une partie de l’or utilisé dans les smartphones notamment. Une industrie qui mène à des affrontements sanglants entre les populations locales et les multinationales qui sont soutenues par les forces de l’ordre du pays.

Au Congo, de la sueur et du sang

En ce qui concerne le désastre humain de l’exploitation minière, la palme revient certainement à la République du Congo.

La RDC concentre 60% des réserves de coltan et les 2/3 des réserves de cobalt ainsi que plus de la moitié de la production mondiale. Le coltan est un minerai qui sert à produire le tantale, essentiel à la fabrication des condensateurs qu’on retrouve dans les smartphones, PC, GPS, TV plasma, consoles de jeu…et armement. Le cobalt, quant à lui, est un des composants des batteries lithium ion.

Le Congo concentre aussi 30% des réserves de cassitérite, qui sert à produire l’étain et assure 10% de de la production.
C’est donc un des pays les plus riches en réserves minières. Et un des pays les plus pauvres en termes de PIB, où plus de 70 % de sa population vit avec moins d’un dollar par jour.

Avec l’agriculture, l’exploitation minière représente une des principales sources de revenus pour la population. Une grande partie de la population en dépend donc pour vivre…tout en devant en subir les conséquences parfois dramatiques.

L’Etat n’étant pas en capacité de prendre le contrôle, pour des raisons financières et politiques, des mines, le marché est en partie contrôlé par des groupes Chinois d’un côté, qui ont investi dans diverses mines et contrôleraient ainsi plus de la moitié de la production de cobalt de la RDC et par le groupe suisse Glencore de l’autre. 80% de la production de cobalt de la RDC est envoyé en Chine pour être raffinée.

20% des mines sont encore exploitées de façon artisanale, employant dans les 200 000 personnes. Les « creuseurs » extraient le minerai à la main, sans gants, sans masques, sans combinaisons. Ce manque de protection aggrave les conséquences de l’exposition prolongée à la poussière sur leur santé – entre autres, maladies pulmonaires et dermatologiques. La sécurité des mineurs n’est pas toujours assurée, et les accidents sont fréquents. Chaque année, on compte des dizaines de morts suite à des effondrements de tunnels.

Parmi les travailleurs, des femmes enceintes, et des enfants, dès 6 ou 7 ans. Selon l’UNICEF, en 2014, environ 40 000 enfants travaillaient dans les mines dans le sud de la RDC, dont beaucoup dans des mines de cobalt.

Des enfants ont raconté qu’ils y travaillent jusqu’à 12 heures par jour, transportant de lourdes charges, pour gagner entre un et deux dollars la journée. En 2017, Amnesty International³  a accusé Apple, Samsung et Sony, entre autres, de ne pas avoir effectué les contrôles de base pour s’assurer qu’aucun n’enfant ne se trouvait parmi les mineurs qui ont extrait les minerais utilisés dans leurs produits.

« Les violations des droits humains perpétrées dans les mines demeurent hors de la vue et des consciences : en effet, sur le marché mondialisé, les consommateurs n’ont aucune idée des conditions de travail dans les mines, les usines et les chaînes de montage. Nous avons découvert que les négociants achètent le cobalt sans poser de questions sur le lieu et les conditions d’extraction. »

Mais si les minerais en provenance du Congo ont mauvaise réputation, c’est surtout parce qu’ils sont au cœur du conflit sanglant qui se joue dans l’Est du pays, là où se trouve la plupart des mines. Une guerre qui dure depuis plus de 15 ans et qui a tué plus de 5 millions de personnes.

Dans certaines zones, les groupes armés règnent en maîtres et s’appuient sur les minerais pour financer le conflit. Le commerce des minerais alimente une économie informelle et opaque. A toutes les étapes de l’exploitation, de l’extraction à la distribution, on retrouve pillages, contrebandes et autres crimes.

L’ouverture de mines se fait au prix de l’expropriation des populations locales, qui non seulement ne sont pas compensées financièrement comme il se devrait mais subissent parfois des répressions terribles pour les forcer à partir. L’expropriation des terres donnent lieu à de nombreuses exactions et atrocités pour chasser les populations, notamment des violences sexuelles tant sur les femmes que sur les enfants, les bébés et les hommes.

Dans ce conflit, le viol est une arme de guerre. Depuis 20 ans, on dénombre plus de 500 000 femmes et filles violées.

Le docteur congolais Denis Mukwege, connu internationalement pour son travail auprès des femmes violées, fait un lien direct entre cette tactique et l’enjeu des minerais, dans son discours au Parlement européen à Strasbourg, en 2014 :

« quand des groupes armés arrivent quelque part, ils rassemblent les habitants, les violent et les torturent systématiquement devant leurs proches, tuent tous ceux qui tentent de réagir et réitèrent la même opération d’un village à l’autre. Ensuite, ils peuvent exploiter en toute tranquillité l’or, le coltan ou l’étain. Le viol est utilisé comme tactique de guerre, détruisant des communautés afin d’obtenir le contrôle des minerais utilisés dans nos téléphones portables ».

Pour préserver les géants du numérique du scandale et maintenir la confiance des consommateurs, les Etats-Unis ont adopté la loi Dodd-Frank en 2010 pour forcer les sociétés cotées en Bourse à mentionner toute utilisation de minerais en provenance de RDC, et le Parlement européen a suivi en 2017 avec une loi similaire mais qui ne rentrera en application qu’en 2021.

La loi Dodd-Frank a enclenché tout un processus de certification de certaines mines mais quelles retombées a-t-elle eu ? Pas celles espérées.

En 2014 un groupe de chercheurs, journalistes et associations ont fustigé la loi Dodd Frank , inquiets qu’elle dégrade la situation plus qu’elle ne l’améliore, et dénonçant une incompréhension fondamentale des liens entre minerais et conflit.

Non seulement il est bien difficile de connaître l’origine exacte des minerais mais la frontière entre minerais du conflit et minerais propres est qui plus est loin d’être nette.

Si certains mineurs sont parvenus à créer des coopératives et obtenir une certification, la plupart de ces coopératives n’échappent pas au contrôle des recettes et de la distribution par les forces en place, corruption, fraudes et trafics à la clé.

Des études menées depuis ont révélé un impact globalement négatif sur les salaires des mineurs, revus à la baisse pour amortir le coût de la certification (et des pots de vin). D’autant qu’en forçant certaines mines à se certifier, la loi a conduit à la fermeture de certaines d’entre elles et donc la perte d’un revenu pour de nombreux creuseurs. Dans l’ensemble, la certification est par ailleurs loin d’être généralisée.

Certaines multinationales ont été chercher ailleurs leur approvisionnement en minerais par crainte du scandale. On pourrait s’en réjouir, mais c’est avoir peu de considération pour la population locale, pour qui ces minerais demeurent une des premières sources d’emploi. Aucune réglementation ne changera cela.

Par ailleurs, le système de traçabilité passe en général par le scellement et l’étiquetage des sacs de minerais « propres ». Un système pour le moins propice aux fraudes. Selon un rapport de l’IPIS, ce marquage se fait à grande distance de la mine dans 42% des mines certifiées. Certains négociants marquent eux-mêmes leurs minéraux. Sans compter le trafic d’étiquettes mené par certains agents de l’Etat. La contrebande est loin d’être éradiquée. Elle est même un des principaux problèmes. Bref, le système est peu fiable.

Notons enfin que ce n’est pas parce que les mines ne sont pas aux mains de groupes armés qu’on y travaille dans des conditions plus humaines.

Au-delà de ces effets pervers et de ces défaillances, la loi Dodd-Frank ne semble pas avoir eu de réel impact sur l’influence des groupes armés dans la région. Beaucoup de problèmes persistent malgré le processus de certification et l’impact positif qu’il a pu avoir sur certaines mines validées ne s’est pas étendu jusqu’aux zones les plus reculées.

Selon une étude de l’Ipis 4, les groupes armés exerceraient leur contrôle sur un tiers des sites miniers du Nord Kivu, Sud Kivu et Ituri, régions de l’Est du Congo. Dans d’autres provinces où se trouvent également des gisements de minerais, comme celle du Katanga, leur ingérence serait quasi inexistante. L’ingérence de groupes armés sont l’œuvre à la fois des unités de l’armée Congolaise (FARDC), présentes dans 66% des sites miniers concernés, et des groupes armés non étatiques (Mai Mai, NDC, milices…).

Néanmoins, selon les données de l’IPIS, il n’y a souvent pas de lien entre les ingérences dans le secteur minier artisanal et les conflits armés. Un constat partagé par l’ONU, qui a estimé que seuls 8% du conflit congolais aurait un lien direct avec les ressources naturelles (UN Integrated Bureau, Analyse des Conglits, Kindhasa, 2011).

Les mines ne sont qu’une source de financement parmi d’autres pour ces groupes armés et le contrôle des sites n’est pas un objectif de combat, il s’agit plutôt d’un “racket de protection”. Les confrontations ont lieu ailleurs et pour d’autres enjeux. Les groupes armés continueraient certainement à opérer même sans la présence de minerais et passeraient à d’autres énergies, et d’autres sources de revenus.

Travail à la chaîne et cadences effrénées

Une fois extraits, que deviennent les minerais ? Ils sont transformés, raffinés, et finissent dans divers appareils électroniques grâce au travail acharné d’ouvriers, dans des conditions parfois déplorables.

Le marché de l’électronique mondiale est entre les mains d’une dizaine de sous-traitants, pour la plupart taïwanais ou américains, comme Foxconn, Pegatron ou Flextronics.

Foxconn possède ses usines en Chine et fait travailler plus d’un million de salariés qui produisent près de la moitié de l’électronique mondiale (source : La machine est ton seigneur et ton maître).  C’est le premier employeur privé de Taïwan et un des plus gros privés au monde. La « Foxconn City », son plus gros site de production, qui a fait parler de lui en 2010 suite à une vague de suicides, se trouve à Shenzhen et emploie près de 500 000 ouvriers.

Les employés, pour beaucoup des migrants venus de zones rurales où l’agriculture ne permet plus de vivre, sont parfois logés sur place entassés à 10 par chambre dans des dortoirs. Payés une misère, ils se retrouvent forcés d’additionner les heures supplémentaires pour compenser leur salaire dérisoire, jusqu’à 100 heures par mois selon le rapport de l’ONG China Labor Watch qui accuse le géant de ne pas respecter les droits du travail.

Et qui comptent-ils parmi leurs clients ? Apple, DEll, Huawei, Sony ou encore Nokia. La liste est longue. En d’autres termes, il y a une grande chance pour que l’appareil que vous avez dans votre poche soit passé par les usines Foxconn. Ou par d’autres géants pas beaucoup plus scrupuleux sur les conditions de travail.

Les géants du numérique, complices ?

Voilà. Pas très réjouissant n’est ce pas ?
A un moment on à un autre il est plus que probable que certaines personnes aient dû payer le prix fort pour que nous puissions profiter de nos différents appareils high tech et amorcer la « transition énergétique ».

Le pire, c’est que globalement, tout le monde s’en fout. Les consommateurs ne sont pas toujours au courant puisque les médias en parlent peu. De temps en temps un papier émerge sur le sujet, ou un documentaire, suscitant une émotion passagère mais vite oubliée.

Les géants du numérique qui utilisent ces minerais ou composants dans leurs produits, quant à eux, préfèrent souvent fermer les yeux au nom du profit. D’ailleurs, la liste de ces clients n’est elle-même pas toujours simple à obtenir car les intermédiaires sont nombreux, ce qui brouille les pistes.

Même pour ceux de bonne volonté, faire autrement n’a rien de simple. La traçabilité des matières premières est un travail de longue haleine, parfois corrompu dès la source.

En 2017, l’ONG Enough Project avait rendu public un rapport 5 classant une vingtaine de grandes entreprises de l’électronique et de la bijouterie en fonction de leur engagement dans une extraction responsable de minerais en provenance du Congo, engagement qui a globalement progressé depuis 2010.

Dans ce rapport, Apple, épinglé plusieurs fois par le passé pour son manque d’engagement, fait figure de bon élève. Le groupe a entrepris de lister les noms de ses fournisseurs de cobalt et a publié, en 2018, un rapport détaillant ses efforts pour s’approvisionner de manière responsable mais dans lequel il admet néanmoins être dans l’incapacité de déterminer avec certitude si les minerais utilisés dans ses produits étaient libres de tout conflit, dû aux difficultés de traçabilité.

Quelles solutions ?

Le cas de la loi Dodd-Frank montre bien que changer les pratiques dans les différents pays est plus que délicat, surtout lorsqu’on essaie d’appliquer des mesures sans prendre réellement en compte la réalité du terrain.

Alors que faire pour diminuer ce coût humain du numérique ?

On peut commencer par mettre un frein à notre gloutonnerie numérique, ce qui permettrait de relâcher la pression sur les minerais. Une fois de plus, la “sobriété numérique” est une voie intéressante.

Concevoir des équipements plus sobres, être moins exigeants en termes de performance et d’esthétique pour éviter la surenchère de minerais utilisés dans les appareils, prendre conscience de ces enjeux, aussi, en tant que consommateur, en gardant en tête le coût humain de chaque appareil et en évitant d’en consommer inconsciemment.

Du côté des pouvoirs publics, des mesures comme la lutte contre l’obsolescence pourraient aussi aller dans le même sens.


Sources

1  Case Study of the CAO’s Approach to the PT Weda Nickel Mine Complaint: Barriers to Mediation in a Climate of Fear by Shelley Marshall, Kate Taylor and Samantha Balaton-Chrimes 
2  UNEP IRP: Global Resources Outlook 2019 
3 “Voilà pourquoi on meurt” Les atteintes aux droits humaines en République Démocratique du Congo alimentent le commerce mondial du cobalt, Amnesty International et AfreWatch 
4 Mapping artisanal mining areas and mineral supply chains in eastern DR Congo, by IPIS and DIIS 
5 Quand la demande impose ses conditions à l’offre, The Enough Project 

Et aussi…

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