De la consom’action à la consommation il y a… pas grand chose ?

“La consom’action. La voilà votre nouvelle arme face au réchauffement climatique, nous souffle-t-on dans l’oreillette.

Vous vous sentez impuissant face à l’ampleur du problème ? C’est normal. Mais bonne nouvelle ! Vous pouvez agir à votre échelle.

Alors, prenez les armes ! Enfin, votre porte-monnaie, arme suprême du monde moderne. Acheter, c’est voter.

Ne vous en faites pas, il n’est pas question de dire adieu à votre confort. Non, il s’agit simplement de mieux consommer – consommez durable, consommez équitable, consommez responsable – mais toujours, consommer !

On vous propose un pacte. On vous laisse croire que vous avez le pouvoir de changer quelque chose grâce à vos petites actions. En échange, vous nous épargnez le coup de pied dans la fourmilière. Vous vous révoltez juste assez pour avoir le sentiment de faire votre part et vous donner bonne conscience mais pas au point de chambouler le système. Deal ?”

C’est à peu près mon opinion de la tendance « consom’action » en ce moment. Opinion qui a pas mal évolué depuis le début de ce blog puisque dans mon tout premier article j’écrivais :

« En tant qu’individu, nous détenons une arme d’action massive : le pouvoir du consommateur. Puisque l’argent est le nerf de la guerre, si demain tout le monde se mettait à boycotter les produits dégueulasses et dangereux pour l’environnement, ou à exiger une vraie transparence, les entreprises seraient bien obligées pour survivre de revoir leur copie. (…) à défaut de pouvoir leur forcer la main par des lois, on peut le faire en utilisant leur talon d’Achille : notre porte-monnaie. Je compte utiliser cette arme pour participer au changement, en adoptant un mode de vie et de consommation plus respectueux de la planète. »

Je me marre en relisant ces mots. Y’a que les cons qui ne changent pas d’avis, non ?

Et je savoure tout ce que j’ai appris depuis qui m’a permis de revoir mes positions.

Ce billet d’humeur ne s’élève donc pas contre les individus qui se revendiquent consom’acteurs mais contre la tendance générale à célébrer la consom’action, que ce soit sur les réseaux sociaux, les blogs écolo, ou les médias, comme un premier acte militant.

Quand je me suis lancée dans une démarche zéro déchet il y a quelques mois, il y a plusieurs choses qui m’ont rapidement chatouillée.

Je consomme donc je suis

La première, c’était l’omniprésence sur la toile des codes du consumérisme même dans les courants green.
Partout, la mise en avant de produits, éthiques certes, responsables, certes, mais participant néanmoins à la consommation et peu de considération pour la sobriété, peu de remise en question profonde de notre rapport aux choses et à notre carte bleue, de nos croyances, de ce besoin qu’on a de consommer.

Il faut dire que les produits ont souvent tout pour séduire : du joli, de l’harmonieux, du naturel. On est loin du torchon défraîchi et du vieux pot de confiot’ du ZD forcé de nos grands parents. La collection de shampoings solides ou de bocaux en verre colorés, ça a quand même de la gueule. Ça fait envie sans trop bousculer les convictions.

Tous ces marqueurs de la mouvance écolo sont autant de nouveaux totems qui entretiennent un certain élitisme, une façon de se démarquer, de prouver qu’on « en est », de ceux qui s’engagent, qui agissent. Encore une fois, tout à fait dans la même logique que n’importe quelle tendance. Ce que j’achète dit qui je suis.

L’apologie de la consom’action nous maintient dans notre position de consommateur, voire elle la renforce en faisant passer nos achats pour des actes militants.

Ce constat témoigne, selon moi, de l’enracinement profond du consumérisme dans nos habitudes, notre façon de vivre, au point qu’on ait énormément de mal à s’en affranchir même lorsqu’on est convaincu qu’il est source de bien des problèmes.

La deuxième chose qui m’a rapidement frappée quand j’ai découvert le monde de la consom’action, c’est le manque de diversité.

Consommation pour VIP

On y trouve avant tout une certaine frange de la population, majoritairement féminine, blanche, citadine et éduquée. Visiblement, la consom’action, ça ne parle pas à tout le monde.

On pourrait penser que c’est parce que cette frange-là est plus écolo que les autres, plus soucieuse de la planète, mais je pense surtout que c’est le mode d’action lui-même qui filtre à l’entrée.

Cet entre soi s’explique notamment par le fait que non, nous n’avons pas tous les mêmes capacités à consommer responsable contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. L

Le principe de l’engagement par la consommation exacerbe la responsabilité individuelle en nous faisant croire que finalement, être écolo ou non, c’est avant tout une question de choix. On lit un peu partout que ce qui compte, c’est de faire ce qu’on peut, que chaque petit geste importe, que chacun peut faire sa part du colibri (j’ai déjà dit ce que je pensais de cette fable).

Mais ce n’est pas le cas. Tout le monde ne dispose pas de la même marge de manœuvre pour choisir ce qu’il achète.

D’abord, pour une question évidente de moyens. Quoi qu’on en dise, consommer bien coûte cher, même si on a tendance à acheter moins (encore que !). Quand on en est à compter ses dépenses pour s’alimenter, il y a des luxes qu’on ne peut pas se permettre.

« L’urgence personnelle surpasse l’urgence globale. » comme le dit si bien Pauline de Un invincible été, qui a écrit un superbe billet sur ce sujet.

Mais ce n’est pas qu’une question de compte en banque, c’est aussi une question de disponibilité. C’est bien beau d’appeler tout le monde à des pratiques responsables, mais pour cela encore faudrait-il généraliser l’accès à ces alternatives, aménager le territoire pour faire en sorte que nous puissions tous « faire notre part ». Par exemple, comment abandonner la voiture quand on vit dans une zone sans une offre convenable de transport public ?

Comme l’expose très bien Corinne Morel-Darleux dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce  : « Pour que la pauvreté subie se transforme en frugalité choisie, il y a besoin de choix individuels, mais aussi d’organisation collective (…) et d’une nouvelle matrice politique sur laquelle puisse se développer une éthique de l’émancipation tout à la fois d’intérêt individuel, sociétal et terrestre. »

Il s’agit de donner à chacun les mêmes cartes pour faire ses choix, en redistribuant les moyens financiers, mais aussi par exemple, en repensant la place du travail pour donner à chacun le temps et l’énergie de s’engager, en favorisant l’accès de tous à l’éducation et à l’information, en instaurant les aménagements nécessaires pour que les choix puissent se faire, etc.

Enfin, et on a aussi tendance à l’oublier, mieux consommer prend du temps et de l’énergie. Outre le fait que limiter sa consommation implique d’apprendre à faire soi-même – faire pousser ses légumes, mitonner des petits plats ou coudre ses vêtements demande du temps – et que ça demande un temps fou, il y a aussi une question de disponibilité mentale. Il faut avoir l’énergie de consacrer du temps de cerveau à la question écologique, de s’informer, de trouver des alternatives… « Un luxe que la pauvreté n’autorise pas» rappelle Pauline.

Bref, l’injonction à la consommation responsable alimente les clivages et les frustrations. N’oublions pas que les l0 % des ménages les plus riches en France ont une empreinte écologique trois fois plus élevée que celle des 10 % les ménages les plus pauvres.

Elle alimente aussi l’individualisme en nous faisant croire que nous, consommateur, nous avons la main sur l’impact de nos achats, et le pouvoir d’influencer les pratiques des producteurs.

Aujourd’hui, c’est bien plus l’offre qui conditionne la demande que l’inverse. C’est pour ça qu’on a inventé la pub et le marketing. Si les consommateurs se voient refourguer des produits bourrés de trucs dégueulasses, s’ils se retrouvent à vivre dans des maisons courant d’air, si le smartphone qu’ils ont dans leur proche et le Nutella sur leur table ont coûté la vie d’autres êtres vivants, ce n’est pas parce que les consommateurs l’ont voulu, c’est parce que c’était dans l’intérêt de ceux qui ont produit.

Les consommateurs ont acheté, parce qu’on leur a fait croire que c’était bon pour eux, parce qu’ils n’avaient pas le choix ou parce qu’ils ne savaient pas. Certes, ils auraient pu se renseigner et ils le font de plus en plus aujourd’hui, mais reste qu’on sait l’énergie que ça demande et les efforts déployés pour occulter les sombres secrets.

En tant que consommateurs, nous ne sommes que le dernier maillon de la chaîne, et pour pouvoir la faire vraiment bouger, il faudrait déplacer des montagnes. Croire qu’on va mettre fin à la production de plastique parce qu’on arrête d’acheter des pailles est donc une illusion.

Lié à tout cela, il y a un troisième constat qui s’est imposé progressivement, c’est le peu d’esprit critique et de politisation des discours pro-consom’action. C’est pas l’esprit de révolte qui gronde !

Ne pas trop faire de vagues

Pour être honnête, ça ne m’a pas frappée tout de suite. Au début, j’étais même plutôt contente, je trouvais ça chouette de pouvoir entrer dans l’action sans baigner en permanence dans les revendications et la contestation. Mais plus j’ai approfondi mes connaissances du sujet, et plus je me suis rendue compte des conséquences de cette dépolitisation.

On se focalise beaucoup sur quelques chevaux de batailles (le problème du plastique, l’huile de palme…) auxquels on applique des remèdes individuels (la gourde et le boycott).

Pour commencer, ça renforce, à mon sens, les clivages au sein de la société en braquant les projecteurs sur les gestes et les actions des uns et des autres, sur les responsabilités individuelles, ce qui alimente les bisbilles et les pointages de doigt stériles.

Le discours individualiste du « chacun fait sa part » « il ne faut pas se brusquer » et « déculpabilisons-nous » commence d’ailleurs à m’agacer. Dès qu’on se met à toucher à des sujets un peu plus sensibles, à dénoncer des habitudes qui touchent sérieusement à notre confort moderne (la viande, l’avion, la voiture…) les boucliers se lèvent et les passions se déchainent. C’est généralement à ce moment là qu’on ressort la carte de la bienveillance et de la déculpabilisation. On veut bien agir et faire sa part, mais sans se faire trop chahuter quand même.

Et justement, l’autre conséquence c’est qu’à trop se regarder le nombril, ça nous détourne de certains enjeux profonds. Ou pour reprendre les mots d’Alexandre Boisson, « On est contents d’être confortables à pas se poser de questions. Il est là le grand méchant monde” (interview pour Sismique).

Aujourd’hui, la façon dont on aborde l’écologie en général et notre consommation en particulier est conditionnée par notre position de pays riche.

A ce sujet, Vincent Mignerot (toujours pour Sismique !) n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat en rappelant que les récits proposés aujourd’hui sont pour la plupart imaginés par et pour les classes les plus privilégiées et qu’ils impliquent tous, de façon plus ou moins violente et assumée, le sacrifice d’une partie de la population.

Par exemple, « le récit de la sobriété heureuse dit à ceux qui sont à la marge de la société et subissent déjà les aléas climatiques qu’ils doivent rester pauvres mais souriants (…) quant à celui de l’écologie radicale, il dit littéralement qu’il faut faire tomber la civilisation pour que quelques survivants puissent retrouver un mode de vie de chasseurs cueilleurs ce qui signifie que la plupart des êtres humains doivent mourir pour rendre cela possible. ».

C’est en partie ce qui me chagrine dans l’attitude du « je fais ce que je peux, venez pas m’emmerder avec mes contradictions », c’est que je le vois comme une insulte à tous ceux qui sont les premiers à subir les conséquences de nos choix de consommation sans en tirer aucun parti. Pendant qu’on se gave, d’autres en bavent.

On oublie trop souvent que si on peut se permettre ce train de vie aujourd’hui, c’est parce que d’autres en paient le prix – environnementalement, socialement, humainement…et qu’on est loin d’être les plus touchés par les conséquences du réchauffement pour l’instant.

Il est urgent, aujourd’hui, de sortir de cette vision étriquée de l’écologie pour, comme le propose cet article de la Revue Projet  «penser une juste distribution et redistribution dans les limites de la biosphère. (…) Partout, l’ampleur des inégalités doit être bornée, d’un côté, par l’impératif de dignité, de respect des droits de tout être humain : chaque individu doit avoir accès à des biens et services lui permettant d’être acteur de sa vie et de la société, d’exercer ses « capabilités ». Et de l’autre côté, par l’interdiction de nuire à autrui, un autrui qui s’élargit aux dimensions de la planète et aux générations futures, et donc au respect de la biosphère, au vu des défis écologiques. Autrement dit, atteindre un « espace sûr et juste pour l’humanité » suppose de respecter à la fois un plancher social et un plafond environnemental. »

Urgent, aussi, de relier l’écologie aux autres enjeux sociétaux, économiques, politiques pour aborder le problème de façon systémique.

Ôter les oeillères

Finalement, ce que je reproche à l’apologie de la consom’action, c’est de soutenir l’idée que consommer peut être en soi, un acte militant, en passant sous silence toutes les injustices que cela sous tend, et de ne pas encourager à faire un pas de plus pour déconstruire la logique consumériste qui fonde notre système.

Comme l’écrit Désobéissance Ecolo Paris dans un autre texte passionnant « l’idée de surconsommation nous met des œillères et des chaînes qu’il nous faut arracher ».

Je ne nie pas que consommer responsable est devenu nécessaire face aux dérives des marchés, mais ça me semble normal que chacun, selon ses moyens, fasse son possible pour limiter son impact individuel. Ce n’est pas un acte héroïque mais un acte responsable, citoyen, juste.

Lorsqu’on critique les petits gestes, on dit souvent que, s’ils ne sont pas la panacée, ils ont le mérite d’ouvrir la voie. Qu’ils constituent souvent un tremplin vers un engagement plus large. En tout cas, moi, je l’ai dit et continue de le penser puisque c’est par cette porte d’entrée là que j’ai commencé à m’intéresser à l’écologie.

Mais pour permettre d’amorcer ce mouvement-là, il me semble que l’action individuelle doit s’accompagner d’une vraie curiosité pour ce qui se joue, pour comprendre le problème dans sa globalité, afin d’aiguiser son esprit critique et de pouvoir remettre en question son propre comportement ce qui, une fois de plus, demande de l’énergie.

Or, franchir ce pas ne va pas de soi, surtout lorsqu’on s’initie tout juste au sujet.

J’en sais quelque chose. Depuis des mois, je passe des heures et des heures chaque semaine à glaner de l’info, à assembler les pièces du puzzle et même comme ça, j’ai l’impression de commencer à peine à effleurer la surface du sujet. Comprendre la question écologique n’a rien de simple. Ni intellectuellement, ni émotionnellement. Cela demande de se confronter à tout un tas de croyances, de peurs, d’idées reçues. C’est parfois décourageant, mais c’est aussi enrichissant et, d’une certaine façon, libérateur.

En tout cas, c’est selon moi nécessaire à la fois pour faire évoluer profondément ses propres comportements, questionner les mythes qui nous ont forgés, son conditionnement, ses ressentis, ses valeurs, son rapport à la consommation, ses envies, ce qu’on choisit de nourrir et de protéger, et à la fois pour aller, collectivement, vers autre chose.

On a besoin de citoyens éclairés

On a besoin de citoyens éclairés, ouverts, à l’écoute des uns et des autres, pour faire tomber les barrières, éclater les bulles, questionner les mythes et les valeurs qu’on souhaite mettre au cœur de la société, s’entraider, apprendre les uns des autres pour gagner en autonomie. On en a besoin ,aussi, pour penser de nouveaux récits et imaginer une autre vision de la vie bonne, de la réussite, de la contribution que chacun peut apporter.

Et pour cela, on a besoin encore et toujours, de gens pour informer, décrypter, expliquer, alerter, et de stratégies pour que toutes ces connaissances puissent être diffusées et atteindre tous ceux qui sont prêts à la recevoir, à tous les coins de la société car comme le rappelle Ines Leonarduzzi « Il y a un enjeu à l’éducation et à l’activation d’engagement qu’on ne sait pas encore déployer de manière globale. ».

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