Je ne suis pas un colibri

Si vous êtes un tant soit peu engagé pour l’environnement, vous connaissez forcément la fable tarte à la crème, dont on use et abuse pour encourager chacun à faire sa part.

Voilà avec ces derniers mots, vous devriez savoir de quoi je parle : de la légende du colibri.

C’est vrai qu’elle est poétique, cette légende et qu’elle véhicule un message fort. Celui que même les petits gestes comptent. Celui, aussi, que si l’action individuelle de chacun peut sembler insignifiante, lorsque tout le monde s’y met l’impact devient immense.

Le parallèle avec l’urgence climatique est assez évident. Le monde brûle mais chacun peut commencer déjà par agir chez soi, à son niveau, même si ça semble dérisoire c’est déjà un début.

Pourtant, selon moi, la métaphore n’est pas totalement pertinente.

Parce que dans la légende, le colibri n’y est pour rien à l’incendie. Ce n’est pas lui qui a crée l’étincelle ou nourri le feu. D’ailleurs, si la légende ne le dit pas, on peut se douter qu’il faudrait plutôt regarder du côté des humains pour en trouver l’origine.

Le colibri se bat donc contre une catastrophe dont il n’est pas responsable en faisant preuve de courage, de dévouement et d’humilité.

Mais nous. Nous on y est tous pour quelque chose à ce monde qui fout le camp. On y a tous participé d’une façon ou d’une autre. On n’est pas ces animaux qui voient leur maison brûler parce qu’on y a mis feu et pourraient essayer de réparer la faute d’un autre en cherchant à éteindre l’incendie. Nous on a fait cramer notre propre maison et chacun d’entre nous, d’une façon ou d’une autre, a soufflé sur les braises. Certes, on subit de plein fouet la catastrophe, mais on n’est pas que victime dans l’histoire. On est aussi bourreau.

Agir, c’est pas juste la chose honorable à faire. Faire gaffe à ce qu’on consomme ne fait pas de nous des gens meilleurs, des sauveurs de l’humanité. Faire sa part, c’est prendre ses putains de responsabilités.

Je sais, je sais, cette opinion n’est probablement pas des plus populaires parce qu’on s’insurge souvent contre la culpabilisation des individus.

Quand on voit l’immobilisme scandaleux des gouvernements, des multinationales et autres grandes instances, est ce que ce n’est pas injuste de faire porter aux individus tout le poids de la responsabilité ? Après tout, ne sommes-nous pas simplement victimes du système ?

Pas tout à fait. Quand on présente les industriels et les gouvernements comme les grands méchants de l’histoire, on les personnifie, comme si derrière chaque organisation il y avait une personne qui tirerait toutes les ficelles. Mais c’est faux (sauf dans certains pays…). Ce sont des milliers de gens qui animent ces machines. Il y a ceux qui y travaillent – et on est nombreux à bosser pour des boîtes même si on ne partage pas les valeurs parce qu’il faut bien manger. Il y a ceux qui consomment leurs produits ou services. Il y a ceux qui ont déserté le navire et se sont désintéressé de la vie citoyenne, ce qui revient à donner carte blanche à ceux en place pour agir.

Rejeter toute la faute sur les grands de ce monde nous pose en victime, exactement comme dans la légende du colibri. Ce sont eux qui ont allumé l’incendie, eux qui doivent l’éteindre. Mais il n’y a pas d’un côté le système et le commun des mortels de l’autre. Le système, c’est nous. Tant que nous sommes dedans, nous continuons de l’alimenter, même malgré tous nos efforts pour ne pas le faire.

S’il continue de fonctionner, c’est aussi parce que la masse continue de le cautionner. Parce qu’on y tient à notre confort, à nos belles choses, à l’abondance et la facilité et qu’y renoncer apparaît comme un vrai sacrifice.

D’ailleurs on le voit bien dans la mouvance Zéro déchet. La logique de consommation est encore bien présente, et on a tendance à se complaire un peu là-dedans. L’esthétique des cuisines décorées de bocaux, des lingettes aux tissus fleuris, des gourdes de toutes les couleurs et des savons aux milles senteurs. Le ZD est devenu une « tendance », avec le mérite, au moins, d’être plus responsable. Mais au delà de ces petits gestes, c’est souvent grosso modo « business as usual ».

Ce n’est pas pour dire que nous sommes tous immoraux, que l’humain est foncièrement mauvais où qu’on mérite ce qui nous arrive. Je n’accuse pas non plus « les autres » de ne pas faire alors que moi oui. Je suis la première à me sentir bien incapable de m’extraire du système, et à m’en sentir coupable.

D’un côté, je pense que rien ne justifie que je fasse passer MON petit plaisir personnel avant le bien être du monde en général (et je parle bien de plaisir pas de besoins). D’une autre, ça ne veut pas dire que je ne le fais pas.

Ce qui est admirable, selon moi, ce n’est pas juste de faire sa part en adoptant les petits gestes, en changeant son mode de vie, en refusant au maximum les codes de la société de consommation.

Le vrai courage, c’est d’aller à contre-courant. Il est clair que ça demande de la volonté, une force de conviction, un certain anti conformisme de réussir à s’extraire des normes. Parce qu’elles sont puissantes, que notre instinct grégaire et notre besoin d’appartenance nous incite à rentrer dans le moule même si ce moule nous oppresse et nous étouffe.
Mais selon moi, si de plus en plus de gens s’engageaient, ensemble, dans cette voie-là, celle du changement radical, de la vraie remise en question, je pense que les choses pourraient vraiment bouger.

Une réflexion sur “ Je ne suis pas un colibri ”

  1. D’où l’importance de développer un esprit critique et attiser sans cesse notre consience. Toujours se poser des questions sur l’impact de nos gestes et comportements sur nous-mêmes, et tous ce(ux) qui nius entourent.
    Bonne chance 🙂

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