DEEE

La fin de vie toxique de notre électronique

50 millions de tonnes aujourd’hui soit l’équivalent en poids de tous les avions jamais construits ou de 4500 tours Eiffel.

120 millions d’ici 2050 1.

C’est la quantité de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) produits chaque année dans le monde.
Forcément, entre la transition numérique, l’essor de la high tech et des objets connectés et compagnie, on consomme de plus en plus d’équipements électriques et électroniques (EEE) – électroménager, appareils numériques, TV, perceuse, thermomètre électronique, lampe, etc – et on en jette donc de plus en plus.

Ils représentent désormais la principale source de déchets, et celle qui augmente le plus vite selon une étude de 2015 de l’UNEP 2.

Un « tsunami » qui se profile à l’horizon, pour reprendre les mots d’Achim Steiner, directeur exécutif de l’UNEP.

Sur le podium des responsables ?

En termes de kilos de DEEE par habitant, les Européens détiennent la palme, avec une moyenne de 16,6 kg/habitant. C’est en Norvège (28,5 kg/habitant), en Grande-Bretagne et au Danemark (24,9 kg/habitant chacun) que les habitants en consomment le plus.
En volume, en revanche, l’Asie l’emporte avec 18,2 millions de tonnes en 2016 soit 4,2 kg/hab (contre 12,3 Mt pour l’Europe). Les Etats-Unis et la Chine concentrent à eux seuls 32 % de la part mondiale de DEEE (11,3 Mt pour 11,6 kg/hab pour les Etats Unis), suivis du Japon, de l’Allemagne et de l’Inde.
L’Afrique est loin derrière, avec 2,2 Mt par an et seulement 1,9kg/habitant.3

Mais le problème, ce n’est pas seulement qu’on produit une quantité astronomique de DEEE. C’est aussi qu’on les recycle peu et mal, ce qui a de lourds impacts tant d’un point de vue écologique qu’humain et qu’économique.

Un recyclage qui pêche

A l’échelle mondiale, seuls 20% de ces déchets sont correctement collectés et recyclés et 4% sont jetés dans les déchets résiduels 3. Le reste ? Mystère. Une partie est mise en décharge illégalement, une autre incinérée illégalement, certains DEEE sont récupérés par le secteur informel et atterrissent à l’autre bout du monde…
Si le taux de collecte est de 35% en Europe, il n’est que de 17% aux Etats Unis et de 15% en Asie.

Et en France ? 44,8% des DEEE ont été collectés en 2018 (sous la barre des 45% fixée par les Directive européenne), pour un taux de recyclage de 82% et un taux de valorisation de 90% 4.

Pourtant, la récupération des métaux utilisés dans l’électronique représente une opportunité économique conséquente puisque leur valeur matérielle atteindrait les 55 milliards d’euros 2. Il y a 100 fois plus d’or dans une tonne de smartphones que dans une tonne de minerai d’or !

Alors pourquoi un chiffre aussi bas ?

Coûteux et dangereux à recycler

Recycler les DEEE dans les règles de l’art coûte cher.
D’abord parce que les appareils sont composés d’alliages de dizaines de métaux différents qui doivent être isolés pour être récupérés.
Ensuite parce qu’ils contiennent plusieurs substances dangereuses et potentiellement nocives pour la santé et l’environnement, notamment des métaux lourds (mercure, cadmium, plomb…) et des produits chimiques (CFC-chlorofluorocarbures, divers retardateurs de flamme…).

Parmi les risques sur la santé : l’inhalation et l’ingestion de substances toxiques, l’exposition au plomb, au cuivre, au cadmium, aux éthers, au chromium, au mercure…. Cette contamination peut entraîner des difficultés respiratoires, toux, étouffements, pneumonies, asthme, problèmes dermatologiques, problèmes oculaires, problèmes neuropsychiatriques, convulsions, coma et jusqu’à la mort.

Du fait de ces risques, les DEEE sont classés comme des déchets dangereux (hazardous) et doivent subir un traitement spécial, complexe et coûteux.

Au point que le recyclage de certains métaux coûte parfois plus cher que la valeur qu’ils représentent. D’après l’ONG Legambiente, en 2012, cela coûtait 64000 $ à une entreprise Italienne de se défaire de 15000 tonnes de déchets dangereux légalement…et 5000$ pour les envoyer en Asie.

Même les usines de recyclage les plus sophistiquées font souvent face à la présence de métaux lourds dans l’air et à l’exposition des travailleurs aux substances toxiques. L’ILO a établi un “code of practice” pour diminuer les risques sanitaires et environnementaux de ces procédés mais peu de sites ont appliqué ces normes 5.

Pour s’épargner ces coûts, une partie des DEEE est envoyée à l’étranger, plus ou moins légalement.

L’export des DEEE est réglementé par la Convention de Bâle, ratifiée par 188 pays. Elle interdit en théorie tout mouvement transfrontalier de déchets dangereux de pays de l’OCDE vers des pays hors OCDE. Une directive Européenne interdit par ailleurs « toute exportation au départ de la Communauté de déchets destinés à être éliminés est interdite (à l’exception des transferts vers les États de l’AELE parties à la convention de Bâle) » ainsi que « les exportations de déchets dangereux destinés à être valorisés vers des pays auxquels la décision de l’OCDE ne s’applique pas ».

Et pourtant…

Les exports de DEEE vers les pays du Sud, notamment en Asie et en Afrique de l’Ouest, continuent de poser problème.

Certains acteurs du secteur ont trouvé la combine : faire passer des appareils qui ne fonctionnent plus pour du matériel d’occasion…même s’ils ne fonctionnent plus. Selon un rapport de l’ONU de 2009, 30% des électroniques importés en Afrique de l’Ouest ne fonctionnait plus, dont la moitié irréparable. Les principaux exportateurs sont l’Allemagne (28 %), le Royaume-Uni (24 %), la Belgique (12 %), les Pays-Bas (9 %), l’Espagne (7 %) et l’Irlande (6 %) 6.

Beaucoup de pays destinataires n’ayant adopté aucune réglementation à ce sujet, les moyens de contrôles manquent pour faire cesser ces pratiques.

Les Etats Unis, quant à eux, n’ont pas signé la Convention de Bâle et exportent 80% de leur DEEE.

Une stratégie qui alimente un business tout aussi juteux qu’illégal qui concerne selon l’ONU jusqu’à 80% des DEEE¹. Ces derniers « finissent dans des décharges ou sont recyclés de manière informelle, une grande partie de façon artisanale dans les pays en développement, exposant les travailleurs à des substances cancérigènes et dangereuses telles que le mercure, le plomb et le cadmium. Les DEEE dans les décharges polluent le sol et les eaux souterraines, menaçant les systèmes d’approvisionnement alimentaire et les ressources en eau ».

Se débarrasser du problème

L’Asie a longtemps été la terre d’accueil privilégiée pour les DEEE. La Chine recevrait encore dans les 70% des DEEE exportés, une grande partie transitant par les centres de la province de Guangdong, dont celui de Guiyu, avant d’être redispatchés vers d’autres provinces voire d’autres pays.

Depuis que la Chine a adopté un certain nombre de lois pour endiguer le trafic illégal de DEEE, les activités ont migré vers d’autres zones de Chine ou des pays alentour comme le Cambodge. Certains voisins ont d’ores et déjà adopté des régulations comme la Thaïlande et l’Indonésie, qui ont interdit l’importation de déchets dangereux. En Inde, les activités prennent également de plus en plus d’ampleur depuis quelques années.

Aujourd’hui, une bonne partie échoue en Afrique de l’Ouest, faisant de l’industrie du traitement informel des DEEE la plus importante d’Afrique. Le Ghana et le Nigéria représentent les principales plateformes d’échange. On estime que jusqu’à 100000 personnes travailleraient dans le secteur du traitement illégal de DEEE au Nigéria, et près de 700000 en Chine.

La grande majorité des DEEE illégaux finissent enfouis, incinérés,  traités dans des usines inadaptées ou dans des décharges. Les matériaux de valeur sont alors récupérés après désassemblement des appareils, et le reste est laissé là, à polluer les sols.

Dans la plupart des cas, le travail sur les sites de traitement s’organise de façon anarchique. La rémunération est maigre. Les travailleurs sont souvent livrés à eux-mêmes, sans être employés par une entreprise. Beaucoup font partie de franges marginalisées de la société (groupe ethnique, minorités religieuses, migrants venus des campagnes, immigrants, femmes et enfants) Il y a ceux qui vendent les appareils, ceux qui les trient, ceux qui démantèlent, ceux qui extraient le métal, ceux qui le revendent et ceux qui le rachètent. Les conditions de travail ne sont pas les mêmes partout. Dans certains pays, l’activité est autorisée, dans d’autres non.

Dans ces zones du monde, la récupération de matériau précieux comme l’or ou le cuivre se fait de façon souvent artisanale. Les travailleurs cherchent avant tout à récupérer des matériaux de valeur comme le cuivre, l’acier, l’aluminium.

Les processus de séparation des métaux génèrent aussi des poussières toxiques, de plastique, de métaux, de silice, à l’origine de problèmes respiratoires et dermatologiques. Dans certains pays, l’extraction se fait à la main ou en brûlant. Dans d’autres, elle se fait à l’aide de bains d’acide desquels émanent des composés volatiles (nitrogène, chlorine…). Les câbles et les circuits imprimés sont particulièrement dangereux, avec des taux élevés de métaux lourds (arsenic, lithium, cobalt, nickel…) qui peuvent fuir lors des opérations de désassemblage pour récupérer les métaux.

Des procédés qui exposent les travailleurs à des fumées et des substances hautement toxiques.

Les populations locales sont, bien entendu, elles aussi, menacées. Une augmentation de maladies affectant la peau, l’appareil digestif, l’appareil respiratoire et d’autres organes ont été constatées aux alentours des sites. Dans plusieurs pays, les femmes et les enfants comptent pour 30% de la masse de travailleurs informels qui œuvrent dans les décharges. On a notamment constaté dans les zones à proximité une augmentation du nombre de fausses couches, de naissances prématurées, une dégradation de la santé des nouveaux nés, une multiplication des malformations et de la mortalité infantile.
La contamination des sols se répercute par ailleurs sur les productions agricoles, et les produits d’origine animale.

Guiyu : une ville entière contaminée

Il y a encore une dizaine d’années, Guiyu était probablement le plus gros site de recyclage de DEEE au monde : 100000 employés, soit 80% des habitants de la ville.
Là-bas, le traitement des DEEE se faisait de façon artisanale et entraînait une pollution incroyable. En 2010, une étude révélait que 80 % des enfants qui y vivent souffrent de maladies respiratoires. Les taux de plomb dans leur sang de (15.3 μg/dL) étaient trois fois supérieur au seuil de danger fixé en France (5µg/dL).7

Les fumées toxiques émanant du brûlage des matériaux, les résidus de substances nocives déversés dans les eaux et les sols, ont eu raison de la ville et les autorités ont fini par prendre des mesures 8.

La situation n’est pas plus rose en Afrique.

Agbogbloshie, plus pollué que Tchernobyl ?

A Agbogbloshie, un quartier d’Accra, au Ghana, 40000 tonnes de DEEE transitent chaque année. Au milieu des déchets, des milliers de personnes s’activent chaque jour dans l’espoir de gagner quelques dollars. Là-bas, l’environnement est contaminé par les substances toxiques contenues dans les DEEE. On retrouve notamment du mercure, du plomb ou du cadmium dans les sols et dans l’eau.

Au point que le site serait plus pollué que Tchernobyl, à en croire l’ONG Greencross.
Et pourtant, ne perdons pas de vue qu’il est aussi une source de revenus clé pour de nombreuses personnes.

« Le paradoxe est à l’image d’une humanité qui génère désormais de l’activité économique par « le désastre » et inversement. Le « Damned Yard » (Jardin maudit) porte bien son nom. » – Mr Mondialisation

Double peine pour ces régions du monde qui subissent non seulement le pillage des ressources qui alimentent notre voracité électronique, mais se retrouvent aussi à devoir assumer les conséquences de leur fin de vie.

Il est urgent d’agir. Si ce n’est pour des raisons éthiques, les pays développés pourraient en tirer un parti économique.

Selon l’UNEP 2, la gestion légale des déchets pourrait rapporter jusqu’à 360 milliards d’euros et créer de nombreux emplois dans les pays Occidentaux qui les produisent massivement.

Des stratégies pour limiter le DEEE

Voici quelques stratégies qui pourraient être mises en place pour limiter la production de déchets et son impact à l’échelle mondiale :

  • Prolonger la durée de vie de chaque appareil :
    • Eco-concevoir des produits plus durables, réparables et recyclables plus facilement.
    • Faire meilleur usage des chutes de métal et les réutiliser dans de nouveaux composants
    • Augmenter les pourcentages de réparation et de reconditionnement des appareils
  • Améliorer le taux de recyclage en sensibilisant les consommateurs et facilitant la collecte
  • Combattre le traitement illégal des DEEE en encourageant une filière formelle.

Contre les DEEE, chacun peut faire sa part

Voici quelques bonnes pratiques à adopter :

  • Eviter de renouveler ses appareils inutilement
  • Tenter de les réparer lorsqu’ils ne fonctionnent plus
  • Ne laissez pas dormir vos appareils dans des placards !
  • Se tourner vers l’occasion/le reconditionné en cas d’achat

Recyclage : comment ça marche ?

En France, la gestion des DEEE est réglementée par les directives Européennes 2002/96/CE, dite « directive DEEE », et 2002/95/CE, dite « RoHS » et par le décret 2014-928 qui a entre autres instauré la reprise gratuite des équipements par le distributeur.
Aujourd’hui, les DEEE ménagers sont principalement collectés auprès de certaines collectivités locales (déchèterie, collecte de proximité), des distributeurs, et des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) en charge du réemploi.

Une fois collectés, certains sont réutilisés entièrement, d’autres sont désassemblés pour une réutilisation de pièces, certains sont incinérés avec récupération d’énergie et une autre partie est éliminée sans valorisation.

Il existe trois éco-organismes agréés pour la collecte et le traitement des DEEE ménagers : Ecologic, ESR (fusion de Ecosystèmes et Récylum) et PV cycle.

Comment recycler un appareil qui ne fonctionne plus ?

  1. Le redonner au vendeur. Pour les appareils de moins de 25cm, n’importe quel vendeur avec une surface de vente de plus de 400m² est aussi obligé de vous le reprendre.
  2. Amener ceux de plus 25cm dans un point de reprise. Cliquer ici pour trouver un point de reprise ici.
  3. Amener en déchetterie
  4. Mieux encore, donnez-les à des organismes solidaires qui pourront les réparer ou les valoriser tels que Emmaüs, Envie et le Réseau des Ressourceries

Sources

1  Rapport publié par PACE et World Economic Forum, “A New Circular Vision for Electronics : Time for a Global Reboot”, janvier 2019

2 Crimes, Waste Risks: Gaps and Challenges In the Waste Sector, UNEP

3 Suivi des déchets d’équipements électriques et électroniques à l’échelle mondiale 2017 – ITU, UNU-VIE, ISWA

4 Rapport annuel du registre des déchets d’équipements électriques et électroniques,  2018, ADEME

5 The global impact of e-waste : Addressing the challenge,  International Labour Office, publiée en 2012

6 Thousands of Tonnes of E-Waste is Shipped Illegally to Nigeria Inside Used Vehicles, UNU, 2018

7 A review of the environmental fate and effects of hazardous substances released from electrical and electronic equipments during recycling: Examples from China and India, 2010

8  Scrapping ‘Irregulars’: China’s Recycling Policies, Development Ethos and Peasants Turned Entrepreneurs, Yvan Schulz, 2019

 

ebook pollution numerique

Laisser un commentaire

Qu'en dites-vous ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.