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Viser la sobriété numérique : un vrai défi

Je suis née juste avant l’avènement du web. Je fais partie de la génération qui a grandi sans et avec à la fois.

Celle qui, gamine, envoyait encore des cartes postales pour les vacances, téléphonait depuis le poste fixe du salon, et cherchait des réponses à ses questions dans les dicos et les encyclopédies.

Internet est apparu – enfin, nous est tombé dessus – quand j’avais environ 10 ans, à l’époque où on ne pouvait pas surfer et appeler à la fois et où chaque connexion se faisait au son strident du bipbipbip. Mon premier portable était un Nokia, évidemment. J’ai passé des heures sur MSN Messenger et les tchatrooms (ASV stp). J’ai vécu les débuts de Facebook. L’époque des photos de soirées, du likage de groupes débiles, et des jeux à la con (Farmville, anyone ?), le tout en profil public accessible à n’importe qui.

Et j’ai VU. J’ai vu la transformation spectaculaire et fulgurante provoquée par le net.

J’ai vu les conséquences sur notre façon d’entrer en contact, de communiquer, d’apprendre, de travailler, de prendre sa place dans le monde, de s’engager, de se faire connaître. J’ai vu l’impact sur mes propres comportements, ma dépendance progressive et de plus en plus forte à tous ces outils – au point qu’aujourd’hui, je passe plus de temps en ligne qu’hors ligne dans une journée.

Petit à petit, le numérique est venue s’immiscer dans tous les recoins de notre quotidien.
Pour beaucoup d’entre nous, il est devenu un compagnon de tous les instants, tellement familier qu’on ne le remarque même plus.

Dégainer son portable pour regarder l’heure, prendre une photo, jeter un œil à ses mails ou aux réseaux sociaux sont devenus des automatismes.

Aujourd’hui, 8 % des Français déclarent avoir leur mobile 24 h sur 24 h avec eux ; 41 % le consultent même au milieu de la nuit et 7 % vont jusqu’à répondre à leurs messages dans leur lit (Etude Deloitte sur les usages mobiles 2016).

On ne sait plus s’en passer. Une opération séduction si réussie, qu’on se surprend souvent à préférer le virtuel au réel, capables de passer tout un dîner à échanger sur nos portables plutôt qu’avec les amis assis à notre table.

On aurait même plus de mal à résister au besoin irrépressible d’utiliser les médias qu’à celui de boire, manger, dormir (W. Hofmann, K. Vohs, R. Baumeister, 2012). C’est dire.

L’ombre de la pollution numérique

Les chiffres sont sans appel. La fabrication et l’utilisation des appareils, le fonctionnement des data centers, la construction et l’entretien du réseau sont tellement polluant que le numérique émet plus de CO2 que l’aviation, bientôt plus que le transport routier.

Face à ce constat, une solution s’impose : la sobriété numérique.

Il ne suffit pas de réduire la taille de ses PJ, utiliser des outils plus verts, et déconnecter de temps à autres.
Enrayer la pollution numérique va nécessiter un coup de frein radical à notre utilisation, ce qui implique de repenser intégralement notre rapport au numérique pour opérer des changements profonds.

Pourtant, même lorsqu’on sait l’impact environnemental de nos comportements, et surtout, qu’on sait qu’à être trop connecté, on se perd, qu’à la longue l’hyperconnexion a des effets franchement négatifs sur notre bien être, on a un mal fou à décrocher.

Qu’est-ce qui nous attire et nous hypnotise autant dans le numérique ?

L’appel de la nouveauté

Le numérique symbolise toute l’ingéniosité dont l’humain est capable pour repousser les limites du possible. C’est un domaine en perpétuelle évolution, qui nous confère toujours plus de pouvoirs.

En 20 ans, combien d’outils ont connu leur apogée et leur déclin ? Lycos, Caramail, MSN, Kazaa, Skyblog, le CD Rom, le DVD …toutes ces technos ont été remplacées par d’autres, plus puissantes, plus intelligentes, plus addictives.

Cette nouveauté nous fascine, nous émerveille, et nous rend accro. Parce que du coup, on ne se lasse jamais, on se laisse happer par l’envie d’expérimenter toutes ces possibilités qui s’offrent désormais à nous.

Il faut dire que ce que le numérique nous permet de vivre et de faire est unique. C’est une porte sur le monde qui nous ouvre des horizons inimaginables.
On ne se contente pas de transposer « en ligne » ce qu’on faisait jusqu’ici « hors ligne ». On entre dans une nouvelle dimension. Plus que la nouveauté, c’est peut-être ça qui nous aimante le plus : le sentiment grisant et sans précédent de toute puissance.

Grâce au numérique, tout devient possible.

Imaginez.

Avant, ceux qui voulaient transmettre leurs connaissances pouvaient être profs ou chercheurs, toucher quelques centaines de personnes à la fois. Avec un peu de chance, ils parvenaient à faire des conférences, ou être publiés dans des revues ou des livres pour augmenter leur audience. Aujourd’hui, n’importe qui peut publier du contenu qui sera potentiellement lu par des dizaines voire des centaines de milliers de personnes.

Avant, qui s’intéressait à notre vie privée et ce serait passionné pour la couleur de notre canapé ou notre café favori à part notre entourage proche (et encore) ? Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, la photo de votre salon ou de votre dernier maillot bain peut vous obtenir 20000 likes.

Avant, quand on montait son petit business, il fallait d’abord de se faire connaître localement, asseoir sa réputation, faire tourner son entreprise pour s’étendre progressivement et agrandir son marché. Aujourd’hui, on a virtuellement accès à des millions de prospects quand on démarre sa boite et la plupart des success stories de ces dernières années se sont passées en ligne. Welcome to the startup world.

Avant, pour devenir riche et célèbre, il fallait se battre pour percer dans la chanson ou le cinéma. En 2018, Ryan, 7 ans, a engrangé 22 millions de dollars en se filmant en train de tester des jouets pour You Tube ( !!).

Avant, quand on voulait aller au resto ou à l’hôtel, on pouvait demander aux copains ou à l’Office de tourisme du coin quelques recommandations. Aujourd’hui, on peut obtenir l’avis de 500 autres clients avant de faire son choix.

Avant, quand on voulait contacter quelqu’un, on envoyait une lettre qui prenait quelques jours à arriver et on attendait patiemment la réponse. Pour contacter 100 personnes, il fallait écrire et envoyer 100 lettres. Aujourd’hui, en moins de 5mn, on peut contacter des centaines de personnes ET recevoir une réponse.

Avant, pour bâtir un réseau ou fonder un mouvement, on organisait des rencontres dans des bars enfumés ou des salles de cours, on débattait les yeux dans les yeux et le réseau grossissait grâce au bouche à oreille (tel que vu dans les films parce que oui, tout ceci est une image totalement fictive que je me fais de la chose). Aujourd’hui, les forums et les réseaux sociaux permettent de fédérer des milliers de personnes de tous horizons partageant les mêmes valeurs, d’organiser des actions et de diffuser massivement un message.

Avant, pour apprendre une nouvelle langue, se former à la psycho, savoir comment réparer son ordinateur, trouver des recettes ou se procurer de la musique, il fallait trouver un prof, lire des bouquins, se rendre à la fac, chez le réparateur, à la bibliothèque ou chez le disquaire. Aujourd’hui, on peut faire tout ça de chez soi, à des prix dérisoires. C’est tellement tentant d’engranger toujours plus d’infos, qu’on étanche sa soif sans se poser de questions.

Il faut dire que ça demande zéro effort. En moins d’une minute, on peut se connecter de n’importe où, n’importe quand, pour tout et n’importe quoi : regarder l’heure, la météo, la date d’un prochain RDV, la livraison d’un colis ou les dernières actus. Pire, avec Siri ou Alexa, on n’a même plus besoin de se donner la peine de taper sa recherche, il suffit de parler ! Comme une incursion sur la toile se termine rarement par un seul clic, un lien en menant à un autre, ce sont des dizaines et dizaines de sites visités chaque jour sans même qu’on ne réalise l’ampleur de notre consommation

Bref, le numérique a radicalement changé la donne. Quel que soit le domaine, il nous donne accès aux idées, conseils, opinions, expériences et expertises de centaines de millions de personnes à travers le monde. En un clic.

Comment résister à cette manne ? Une fois qu’on a goûté au pouvoir de l’omniscience et de l’ubiquité comment y renoncer ? Comment tourner le dos à cette promesse irrésistible d’une vie plus riche, plus palpitante, plus extraordinaire ?

Une promesse d’autant plus merveilleuse qu’internet a le pouvoir de tout mettre à plat et de rebattre les cartes. N’importe qui peut avoir accès à n’importe quelle connaissance, avoir son mot à dire, se bâtir un réseau, espérer devenir bloggueur à succès, star d’Instagram ou startupper du web en partant de rien, se hisser du rang d’anonyme à celui de célébrité, avec une facilité déconcertante. Le rêve Américain version virtuelle et mondiale, où chacun semble pouvoir profiter de sa part du gâteau.

Au final, le numérique nous fait miroiter la possibilité de devenir une meilleure version de nous-même – plus instruite, plus populaire, plus sociale, plus intéressante…une version « augmentée ».

Difficile de faire la fine bouche.

Y renoncer, c’est renoncer à la facilité et à la puissance que le numérique met à notre portée et accepter de limiter son impact et son champ d’action.

Une décision d’autant plus difficile qu’aujourd’hui, TOUT passe par internet. Ne pas en être, c’est s’extraire d’une partie du monde et des échanges, se couper de tout ce qui s’y trame.
Un choix terrifiant puisqu’il joue sur notre besoin primaire d’appartenance : s’exclure du monde, c’est se mettre en danger.

Certes, on parle de « sobriété numérique » pas de « zéro numérique » donc on n’est pas obligé de couper toutes les connexions. Mais le problème c’est qu’une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage, on se laisse rapidement embarquer.

Par exemple, lorsqu’on souhaite utiliser internet pour développer quelque chose en ligne, que ce soit un blog, un site, un mouvement, des relations, un produit, n’importe quoi, ça vient forcément avec tout le package. A quoi bon faire un blog si on ne le promeut pas pour qu’il soit lu ? Et comment le promouvoir sans utiliser les réseaux sociaux ou le marketing en ligne ? Idem pour les collectifs et autres mouvements qui cherchent à rassembler des personnes de différentes parties du globe pour développer des réseaux de grande ampleur : eux aussi s’appuient, forcément, sur les outils numériques.

Trouver le bon équilibre est, je pense, extrêmement compliqué lorsqu’on utilise le numérique comme outil pour accomplir certains projets.

Evidemment, beaucoup d’entre nous l’utilisent à des fins plus triviales. Il faut dire qu’il n’y a pas plus formidable terrain de jeu. Internet est une source intarissable de distraction, et c’est un autre de ses charmes – tout aussi envoûtant que le précédent.

Machines à sous en libre service dans un casino virtuel

Chaque téléphone ou ordinateur renferme un milliard d’occasions de se changer les idées, de s’évader, de tuer le temps. Et on se roule dedans avec allégresse, tellement les temps morts et le vide nous sont insupportables. Au point de ne même plus être capable d’attendre le bus ou son tour à la caisse sans dégainer son portable pour surfer sans but.

Internet est devenu le centre commercial du nouveau siècle, le Disneyland des temps modernes. Avec sur la plus haute marche du podium, les réseaux sociaux, qui nous procurent ce juteux mélange de voyeurisme et de réconfort, de nouveauté et de conformisme, version édulcorée de nos vies quotidiennes. A chaque coin de page, une vidéo, un article ou une photo viennent nourrir notre soif de plaisir éphémère. On se branche pour débrancher. Paradoxal, non ?

Le numérique est devenu une échappatoire en accès libre à la banalité de nos vies quotidiennes. Avec un prix à payer : à trop se connecter, c’est de nous même qu’on se déconnecte. Et plus on s’y abandonne, plus on a du mal à s’en passer.

C’est là une autre explication à notre fascination et notre dépendance au numérique, qui se joue au niveau du cerveau et contre laquelle il est très difficile de lutter : chaque nouveauté qu’on y trouve, notamment sous la forme de notifications, commentaires et autres likes, déclenchent en nous un shot de dopamine qui nous conduit à en redemander, encore et encore.

Les applications et les sites internet l’ont bien compris, et déploient des trésors d’énergie pour nous rendre accro, capter notre attention et nous faire revenir. Internet n’est qu’un flow constant de récompenses, comme autant de petits bonbons qu’on s’offre à nous-même. T’as déjà réussi à t’arrêter au milieu du paquet de Tagada, toi ?

Pour toutes ces raisons, limiter – sans même parler de renoncer – notre utilisation du numérique demande une énergie et une volonté considérable.

Je pense que si on veut parvenir à adopter une vraie sobriété numérique, c’est important d’en être conscient, de bien cerner ce à quoi on renonce, ce que ça signifie pour nos actions, notre impact dans le monde, afin de décider dans quelle mesure on l’accepte et de pouvoir s’y engager.

Par exemple, Marlène et moi sommes peu présentes sur les réseaux sociaux. Nous n’utilisons qu’Instagram et de temps en temps un partage d’article sur un ou deux groupes Facebook. On sait que cette présence limitée réduit aussi énormément nos chances d’être lues, d’avoir un impact via ce blog, mais c’est un choix qu’on a préféré faire plutôt que de se forcer à faire ce qu’on n’a pas envie.

Et vous, à quoi renonceriez-vous si vous vous imposiez une sobriété numérique ?

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