Sobriété numérique : au-delà des éco-gestes, changer d’échelle

Big data, deep learning, smart grid, IA…le numérique, utilisé à bon escient, pourrait jouer en faveur de l’écologie.

Pourrait, parce que ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. Entre autres raisons, le fait que l’empreinte même du secteur est bien trop lourde et ne cesse d’augmenter.

Entre la miniaturisation des appareils, l’agrandissement des écrans, la multiplication des objets connectés, le développement des infrastructures réseaux, la popularité du format vidéo, le numérique consomme toujours plus de ressources et d’énergie que ce soit en phase de fabrication, d’utilisation ou en fin de vie. Pour rappel, “la consommation d’énergie directe occasionnée par un euro de numérique a augmenté de 37% entre 2010 et 2018” (The Shift Project , 2018).

Trop de produits et de services numériques sont conçus sans que leur propre impact sur l’environnement ne soit évalué et ce, y compris du côté des technologies supposées réduire la consommation d’énergie ou l’impact de nos modes de vie.

Or, tant que la pollution engendrée par les outils numériques dépasse celle des économies qu’ils permettent, l’utilisation du numérique à des fins écologiques n’a pas de sens.

Et pour diminuer l’empreinte du numérique, freiner notre consommation ou adopter les éco-gestes ne suffit pas.

D’abord parce que, comme on l’a dit, les outils restent fondamentalement polluants. Ensuite parce que l’optimisation des usages ne remet pas profondément en cause le modèle actuel : celui de la course au numérique et au tout techno.

L’enjeu est double :

  • Repenser la conception même des services et des outils, pour intégrer systématiquement et dès le départ une prise en compte de l’impact écologique
  • Remettre en question notre rapport au numérique et la place qu’on lui attribue dans nos sociétés pour opérer un changement radical de paradigme : cesser de vouloir à tout prix mettre du numérique partout, et ne garder que le numérique utile.

En d’autres termes : tendre vers la sobriété numérique, par opposition à la transition numérique irréfléchie.

« Nous ne devons pas nous laisser dominer par [la transformation numérique] mais plutôt en tirer le meilleur. Il s’agit de comprendre en quoi et comment un usage raisonné du numérique peut être bénéfique. Or, il y a urgence : tous les signaux montrent qu’Homo numericus est littéralement hypnotisé par sa découverte. (…) Cette prise de recul est indispensable, car, tandis que les écosystèmes terrestres s’effondrent et que le dérèglement climatique s’amplifie chaque jour un peu plus, les décideurs des pays dits « développés » ne jurent plus que par le numérique et par la « tech » pour sauver la planète.» (….)
« L’avenir numérique n’est pas écrit. Au contraire, c’est maintenant qu’il se décide. Il sera à l’image de nos choix présents : un cauchemar écologique qui précipitera notre chute ou, à l’opposé, une « arme de résilience massive » face à l’effondrement en cours. Assumons la sobriété. (…) Inventons un univers numérique massivement low-tech qui côtoie aussi des solutions de pointe »

Sobriété numérique de Frédéric Bordage

C’est à Frédéric Bordage, fondateur de Green IT, qu’on doit le concept de « sobriété numérique ».

L’écoconception, au cœur de la sobriété numérique

Au cœur du concept de sobriété numérique, on retrouve l’éco-conception, démarche qui vise à « intégrer à la conception d’un produit ou d’un service ses conséquences sur l’environnement dès le début de son élaboration et à toutes les étapes de son cycle de vie” (“Sobriété numérique” de Frédéric Bordage).

L’objectif est de réduire au maximum l’impact environnemental : en utilisant le moins de ressources non renouvelables et de matériaux possible pour leur fabrication et des matériaux avec le moins d’impact possible sur l’environnement, en induisant une consommation d’énergie minimum tant en phase de production que d’utilisation, en optimisant la robustesse et donc la durée de vie des équipements, en réduisant les déchets induits et en assurant un recyclage optimum…

La marge de manœuvre est considérable puisque encore très peu d’acteurs se sont lancés dans une démarche de conception responsable. Aujourd’hui, le numérique est en majorité synonyme d’obsolescence programmée, d’accélération, de surconsommation, de surexploitation.

Pour y parvenir, il s’agit d’abord, avant même d’entrer en phase de conception, de se poser la question de l’intérêt, de la raison d’être d’une innovation, de la fonction qu’elle viendra remplir. Est-elle fondamentalement utile ? Responsable ?

Si ce n’est pas le cas, la sobriété numérique nous invite avant tout à nous garder de la développer pour éviter d’alourdir l’empreinte écologique du numérique.

Cet arbitrage nécessite en amont d’interroger la notion d’utilité : qu’est ce que le numérique apporte qu’il faudrait garder ? Une question « qu’il est nécessaire de poser collectivement et de manière explicite, malgré sa complexité, si l’on veut assurer la résilience du système numérique. C’est donc une question qui est, au fond, éminemment politique au sens premier du terme. » (Déployer la sobriété numérique, The Shift Project, Janvier 2020).

Cela implique aussi d’être en capacité d’évaluer de façon pertinente et efficace le coût environnemental d’une innovation d’une part, et l’impact positif qu’elle aurait sur l’environnement d’autre part, puis de comparer les deux.

Pour cela, plusieurs méthodes ont été développées, parmi lesquelles l’analyse du cycle de vie (ACV). L’ACV est une méthode standardisée qui consiste à « quantifier les impacts environnementaux à chaque étape du cycle de vie » en utilisant des indicateurs tels que les ressources naturelles non renouvelables, l’acidification de l’air, du sol et de l’eau, le réchauffement global, les tensions sur l’eau douce, la toxicité humaine et l’écotoxicité. Elle peut être analysée aux niveaux des équipements pris individuellement, de l’ensemble du système d’information d’une organisation ou des services numériques qui permettent de réaliser un acte métier tel que « trouver l’horaire d’un train » grâce à un ensemble d’appareils (Sobriété numérique, de Frédéric Bordage).

Depuis 2009, l’ADEME, en partenariat avec le Commissariat général au développement durable, travaille sur la mise en œuvre d’un étiquetage environnemental des produits et services basé sur l’ACV. Cinq secteurs le testent déjà : l’habillement, l’ameublement, l’hôtellerie, les produits électroniques avec la Fnac-Darty et les produits alimentaires avec Casino. (Source : l’ademe)

Si, après cette évaluation, il s’avère que l’impact positif supplante l’impact environnemental de l’innovation, alors il s’agit d’imaginer la stratégie la moins gourmande en énergie qui permettra de remplir cette fonction et d’offrir la meilleure expérience utilisateur possible avec un minimum d’impact.

L’éco-conception va bien au-delà de l’optimisation du code ou de la taille des images d’un site web ou d’une application.

Ce qu’on y gagne

Selon Frédéric Bordage une des priorités est de se débarrasser de tout le « gras numérique » en retirant notamment les fonctionnalités superflues. Une page web pèse aujourd’hui 3 fois plus lourd qu’en 2010 !

45 % des fonctionnalités des logiciels ne sont jamais utilisées. Il s’agit donc de se concentrer sur les besoins fonctionnels réels des utilisateurs.

Ne peut-on pas utiliser une technologie moins énergivore ? Plus accessible ? Moins polluante ? Plus simple ?
Par exemple, en faisant appel à la 2G plutôt qu’à la 4G (voire bientôt la 5G !) ?
Ou en évitant le lancement automatique de vidéos s’il est inutile.

Ou encore en limitant les données récoltées, autre enjeu de taille puisque selon les prévisions d’IDC, en 2025, le volume de données stocké sera 5,3 fois supérieur à celui de 2018.

L’écoconception d’un logiciel peut ainsi permettre de diviser par un facteur de 2 à 100 les ressources nécessaires et donc la pollution associée à un site web pour un service équivalent.

Le projet GreenTouch, quant à lui, a montré que les équipements réseaux peuvent être conçus avec une réduction de la consommation d’énergie d’un facteur 1000 pour une même qualité de service.

Après avoir entrepris une refonte de son site internet selon les principes de l’écoconception, le groupe Solocal (détenteur de pagesjaunes.fr), conseillé par GreenIT, a ainsi réduit de 15% ses émission s de GES et de 21% sa consommation d’eau [11].

Lutter contre l’obsolescence programmée

Entre 1985 et 2015, la durée d’utilisation d’un ordinateur a été divisée par 3, passant de 11 à 4 ans d’après le Benchmark numérique responsable Club Green IT, 2017.

Une démarche de numérique responsable vise donc aussi à allonger la durée de vie des appareils, un des plus gros défis du moment face à la pollution numérique. Et au cœur de cet enjeu, un autre : la lutte contre l’obsolescence programmée des appareils. Pour allonger la durée de vie des produits numérique, il s’agit bien sûr de revoir la fabrication des équipements afin de les rendre plus robustes, résistants, réparables et réutilisables, mais pas que.
L’écoconception des logiciels a aussi un rôle majeur à jouer.

Bien souvent, ce n’est pas parce qu’ils ne fonctionnent plus qu’on change d’appareil mais parce qu’au fil des mises à jour, les logiciels requièrent de plus en plus de puissance pour fonctionner et la performance des appareils ne suit plus, obligeant les utilisateurs à racheter une version plus moderne.

L’obésiciel, ou le gras numérique, est le 1er facteur d’obsolescence, selon Frédéric Bordage qui rappelle qu’aujourd’hui, pour utiliser Windows/Microsoft Office il faut 114 fois plus de mémoire vive qu’en 1997.

Voici quelques recommandations de l’Association HOP pour allonger la durée de vie des produits :
1. Imposer la réversibilité des mises à jour logicielles
2. Imposer, à terme, les dissociations des mises à jour de confort et de sécurité, afin d’éviter que l’utilisateur ne se voit imposer des mises à jour qui ne sont pas essentielles au fonctionnement de son appareil.
3. Exiger la plus grande transparence concernant la durée de vie les logiciels et de la capacité des appareils à recevoir de nouvelles versions ou de l’évolution attendue des fonctionnalités de base.
4. Soutenir les logiciels libres et mieux informer le consommateur concernant les impacts de chaque mise à jour sur le fonctionnement de l’appareil et de ses applications.
5. Encourager l’éco-conception grâce à un affichage de la durabilité et de la réparabilité des appareils numériques. Certifier les produits les plus durables et créer des normes minimales d’éco-conception.
6. Étendre la garantie pour favoriser la réparation et l’élargir aux services numériques.

Certains acteurs du numérique, comme Fairphone, se sont engagées dans la lutte contre l’obsolescence programmée mais ils sont trop rares. Pire, beaucoup de géants du numérique ont basé leur stratégie dessus. On pense par exemple à Apple, qui sort un nouveau modèle d’iPhone tous les quatre matins.

Qui est concerné par cet impératif ?

Toutes les entreprises qui conçoivent des produits ou services numériques, y compris celles dont ce n’est pas le cœur de métier mais qui ont des sites webs, des applications et autres services numérique et/ou un système d’information en place…ce qui rassemblent un bon paquet d’organisations privées comme publiques.

Malheureusement, si de plus en plus d’outils et des méthodes se développent pour aller dans le sens de la sobriété, pour l’instant peu d’acteurs du numérique sont sensibilisés et sensibles au sujet, prennent la mesure des enjeux et maitrisent ces outils.

Même les acteurs qui tentent de mettre le numérique au service de l’écologie ne sont pas tous formés et à jour sur les méthodes.

En France, seule une vingtaine de grands groupes se sont attaqués au sujet de l’éco conception, tandis que les plus petites ne l’ont pas encore identifié

Certes, éco-concevoir ses applis et sites Web demande du temps et de l’argent.

Il faut compter entre 10 000 et 20 000 euros environ pour une étude d’un cabinet d’expert (l’ADN, 2019). Pourtant, cet investissement peut représenter une belle opportunité.

Avantages pour les entreprises

Parce que pour les convaincre, il faut parler le langage des entreprises, disons le tout net : le Green IT, c’est aussi bon pour le business !

Pour commencer, l’éco-conception permet de réduire les coûts liés au matériel puisqu’elle permet de diminuer les besoins en services et équipements (on ne se concentre que sur l’essentiel), de réduire la consommation de ressources, et d’allonger les durées de vie.

Selon l’ADEME, l’éco-conception peut « permettre de diminuer les coûts de production (jusqu’à 20 % dans certains cas), mais surtout d’accroître systématiquement la valeur d’usage des produits, d’augmenter le chiffre d’affaires (de 7 % à 18 %), et de prendre de l’avance sur la concurrence ».

Eh oui, en se focalisant sur les besoins essentiels des clients, c’est toute l’expérience utilisateur qui en profite. Sans oublier les retombées positives en termes d’image et de réputation que ce soit aux yeux des consommateurs et des employés. Bénéfices pour la marque employeur et pour l’attractivité globale de l’organisation.

Malgré tout, la sobriété numérique constitue rarement une priorité pour les organisations.

D’abord parce qu’il s’agit d’un investissement à plus long terme que les impératifs court-termistes des entreprises (chiffres d’affaires, rendement, urgences opérationnelles, etc). Ensuite parce que les enjeux liés à la responsabilité sociale des entreprises sont légion : bien-être au travail, diversité, expérience collaborateur…

Last but not least, parce que, comme on l’a dit, peu d’entreprises maîtrisent les tenants et les aboutissants du numérique responsable, ce qui signifie un investissement important en formation pour mettre les collaborateurs à niveau et les embarquer dans la démarche.

On ne se pose pas de question sur l’éthique de notre domaine, sur sa durabilité… (…) Le monde du logiciel s’intègre dans un système organisationnel classique. Grands groupes, sous-traitances via des ESN, web agencies… Tous suivent les mêmes techniques de gestion des projets informatiques. Et tout le monde va « dans le mur ». Aucune analyse sérieuse n’est faite sur le coût global d’un logiciel (TCO), sur son impact sur la société, sur son bénéfice, sa qualité…

Fing, 2019

La philosophie de la sobriété numérique bouscule les codes établis, puisqu’elle implique de s’élever contre le principe de la technologie comme forcément synonyme du progrès et du progrès comme forcément une bonne nouvelle.

Espérons que la montée des préoccupations environnementales s’accompagne d’une prise de conscience dans l’intérêt de tous puisque, selon les dires de Frédéric Bordage

« Au XXIe siècle, les entreprises qui vont réellement se différencier sont celles qui parviendront à aborder en même temps ces deux mutations majeures : la transformation numérique et la transition écologique ».

Et pour reprendre les mots de la tribune publiée en janvier 2019 par un collectif d’acteurs français du Net :

« Nous avons perdu de vue que la conception même des systèmes numériques était porteuse de choix, d’intentions. Acteurs du numérique, chercheurs, responsables d’entreprises, d’associations, d’organisations publiques, nous pensons qu’il est temps de décrire à nouveau le numérique que nous voulons, pour pouvoir repartir dans le bon sens. “Réinitialiser le numérique”, pour le rendre plus sobre, plus humain et plus propice à l’innovation. »

Boite à outils et ressources

Pour qu’une démarche d’écoconception puisse être sereine et fructueuse, les entreprises ont souvent besoin d’être accompagnées, techniquement et financièrement. Ainsi, l’ADEME a lancé un appel à projets pour sélectionner un pool d’entreprises désireuses de se lancer. Date de clôture ! 12/03/2020

Pour se renseigner

Pour passer à l’action

Téléchargez gratuitement notre liste d’actions à mettre en oeuvre pour un numérique responsable en entreprise :

Les outils du collectif dédiés à l’écoconception de service numérique (115 bonnes pratiques, outils d’analyse automatique maturité environnementale, livre blanc, etc…)

  • Les outils de l’ADEME :
    • la Base Impacts® : base de données génériques d’inventaire officielle pour le programme gouvernemental français d’affichage environnemental des produits de grande consommation.
    •  le Bilan Produit® : l’outil de calcul des impacts environnementaux de vos produits.
  • Présentation de l’ADEME pour les entreprises intéressée par la démarche  d’écoconception : “Écoconception : les entreprises ont tout à y gagner !”
  • GreenLab4iot : création d’outils de mesure et d’évaluation environnementale des logiciels sur les objets connectés
  • Le programme PEF (« Product Environmental Footprint ) de la Commission européenne développe depuis 2014 un cadre de modélisation permettant une évaluation robuste et simplifiée des impacts des produits et services par l’ACV. Les entreprises peuvent obtenir une certification PEF.
  • Le collectif Les Designers Éthiques proposent une méthode pour évaluer l’état du design attentionnel de votre service
  • Ecograder : outils en ligne pour évaluer à quel point un site web est écologique
  • EcoIndex : un outil communautaire, gratuit et transparent qui, pour une URL donnée, permet d’évaluer sa performance environnementale absolue, relative et associée
  • NegaOctet : projet de recherche qui a pour but le développement et l’expérimentation d’un référentiel d’évaluation des impacts environnementaux des services numériques basé sur une approche d’analyse du cycle de vie (ACV) en vue de leur écoconception
  • GreenIT : des livres, des études exclusives, des méthodes, des référentiels, des outils opérationnels, des guides, des lexiques, et des livres blancs, etc. pour aider les individus et les organisations à passer à l’acte.

Pour se faire accompagner

  • L’ADEME soutient financièrement les entreprises qui améliorent la performance environnementale de leurs produits et services. Pour en savoir plus : Entreprises, donnez du pep’s à vos produits et services
  • Greenconcept propose un accompagnement par des experts pour intégrer les principes de l’éco-conception dans le développement des services numériques des entreprises

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