La transition numérique, un atout pour l’écologie ?

Nos sociétés vouent un culte à l’innovation. Le récit de la technologie salvatrice, celui du progrès à tout prix et la conviction que, quoi qu’il arrive, nos cerveaux humains plein de ressources réussiront toujours à trouver une solution technique à ce qui se dressera devant nous font partie de nos mythes fondateurs.

A ce titre, nous misons beaucoup d’espoir dans le numérique pour nous tirer du mauvais pas climatique.

Depuis quelques temps déjà fleurissent des innovations en tout genre pour « smartifier » nos modes de vie : rationaliser notre consommation et nos usages, optimiser tout un tas de domaines comme les transports logistiques, les processus de production, la gestion des stocks, de l’eau, des déchets, la mobilité, l’efficacité énergétique, ou les circuits alimentaires. On compte sur la dématérialisation pour sauver des arbres en faisant des économies de papier. Le big data, les intelligences artificielles, le deep learning sont autant de promesses dans la lutte pour l’environnement.

Pourtant, quand on fait l’addition, le compte n’y est pas…en tout cas pas encore.

Si le numérique a quelques effets bénéfiques, ils ne suffisent pas à compenser sa propre empreinte et son impact négatif sur l’environnement.

Le numérique, plus destructeur que salvateur

Le numérique c’est un Pharmakon qui a à la fois des effets positifs et beaucoup d’effets secondaires

Frédéric Bordage, Green IT

Prendre en compte les effets rebonds

Premier constat : ce que le numérique permet d’économiser d’un côté est souvent réutilisé de l’autre. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond. Dans le domaine du numérique, les exemples ne manquent pas.

Ainsi, la numérisation des documents permet d’un côté de les envoyer beaucoup plus facilement que les documents papiers et de les imprimer en un clic de l’autre, donc on imprime plus. Autre exemple : la puissance des batteries de smartphone a augmenté de 50% en 5 ans, ce qui en théorie pourrait permettre d’économiser de l’électricité, mais comme en parallèle cela s’est accompagné d’une augmentation des fonctionnalités des smartphones, de plus en plus énergivores, on les recharge toujours autant.

Il est primordial d’être à même d’anticiper ces effets rebonds,  de les mesurer et de les prendre en compte dans la prise de décision et les mesures mises en œuvre.

Comme le rappelle The Shift Project dans son rapport « Lean ICT »¹ :

« Le risque lié aux effets rebond est ici d’autant plus important que les processus de transition énergétique et numérique ne sont que très rarement coordonnés au sein d’une même approche systémique. Le risque de voir se réaliser un scénario dans lequel des investissements de plus en plus massifs dans le Numérique aboutiraient à une augmentation nette de l’empreinte environnementale des secteurs numérisés est donc bien réel. ».

Le numérique au service de l’hyperconsommation

A l’heure actuelle, les innovations n’ont bien souvent pas pour objectif premier de diminuer la consommation mais de l’augmenter. On rationalise par exemple la gestion des transports pour pouvoir transporter mieux ET plus – pas moins.

D’ailleurs, le numérique sert avant tout la logique de consommation et de croissance à tout prix de nos sociétés modernes. Toujours plus vite, toujours plus performant. Toujours plus.

Il renforce la surconsommation, notamment grâce à la publicité et à l’achat en ligne. Avec internet, c’est comme si chaque utilisateur disposait d’une pièce supplémentaire qui ferait office d’entrepôt gigantesque où piocher, comparer, acheter, rendre, sans se déplacer.Le numérique a accéléré les échanges, ouvert d’incroyables marchés, en a créé de nouveaux et a accentué les inégalités.

Le numérique, source de pollution

Troisième constat : si le numérique n’est pas intrinsèquement « bon » ou « mauvais » pour l’environnement, ce qui est sûr c’est que le numérique « vert » n’existe pas. Avec le numérique il n’y a pas d’autres choix que d’utiliser les infrastructures monstrueuses et polluantes en place.

Ainsi, l’empreinte intrinsèque du numérique est significative et sur la pente ascendante : +9% par an. En 10 ans, la consommation d’énergie directe occasionnée par un euro du numérique a ainsi augmenté de 37% (The Shift Project).

A lire aussi : La pollution numérique : on en parle ?

Plus ça va, et plus on utilise le numérique massivement : big data, streaming, wifi à tous les coins de rues…

Certaines nouvelles technologies sont particulièrement gourmandes en énergie.

C’est le cas de l’IA, qui fonctionne à partir de grosses quantités de données, ou de la blockchain, dont dépend par exemple le fonctionnement des crypto-monnaies, qui nécessite des calculs sophistiqués et énergivores afin de crypter et d’enregistrer les données (minage). Si on dispose d’encore peu de données sur l’impact de ces technologies, on sait que 58% des installations de minage (mining pools) utilisées pour ces calculs se trouvent en Chine² (Université de Cambridge, 2017) où l’éléctricité est fournie à 60% par le Charbon.

Bref, le tout numérique est une chimère, insoutenable pour la planète.

Malgré ces limites, le numérique peut-il être mis au service de la transition écologique ?

La réponse est oui…à condition qu’on réduise d’abord son impact même pour en faire un usage plus sobre, plus raisonné et raisonnable.

Un potentiel considérable ?

La Global e-Sustainability Initiative étudie l’impact potentiel des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’énergie, du bâtiment, de la nourriture, de la mobilité, du travail et de la production pour réduire les émissions de CO2 et la consommation de ressources, générer des économies et augmenter les revenus, et apporter des bénéfices sociaux.

Selon l’organisation³, d’ici à 2030, le numérique pourrait permettre d’économiser 12 giga tonnes de CO2, soit 11 fois la quantité de CO2 économisée par l’Union européenne ces vingt-cinq dernières années. Les TIC pourraient permettre d’augmenter de 30% le rendement des cultures, de faire baisser de 67% les émissions de CO2 imputables au voyage (grâce au télétravail notamment).

Dans ce domaine, le potentiel est encore immense.

La technologie au service de la protection environnementale

Un groupe d’experts du « machine learning » s’est attaché à référencer les enjeux climatiques auxquels ils pourraient contribuer à répondre, tels que la gestion des catastrophes climatiques .

Par exemple, on pourrait se servir d’outils numérique, notamment de l’IA et du Big Data, pour monitorer l’évolution des écosystèmes et de la biodiversité, ou encore prédire les impacts du réchauffement climatique et des phénomènes météorologiques.

Des chercheurs se sont déjà attelés à la tâche, comme Maria Uriarte, Tian Zheng ou Pierre Gentine qui travaillent sur des modélisations permettant de mieux comprendre le rôle de la déforestation et du changement climatique dans la forêt. Le rapport Harnessing Artificial Intelligence for Earth publié en 2018 par le Word Economic Forum, en collaboration avec PwC et le Stanford Woods Institute for the Environment liste de nombreux domaines d’application possibles.

Mais ce n’est pas sans risque. Les effets pourraient même être délétères si l’IA n’est pas utilisée à bon escient et de façon encadrée, accompagnée d’une réflexion autour des enjeux et des conséquences de cette utilisation, comme le souligne ce même rapport.

Au-delà de l’application des smart data pour optimiser les usages à bon escient, le numérique porte en lui d’autres promesses tout aussi, si ce n’est plus, intéressantes.

Le pouvoir de transformation du numérique

Le numérique a la capacité d’impulser une transformation profonde des systèmes et des usages et d’en redessiner les lignes. C’est déjà le cas pour le travail, le commerce, l’éducation… Bien sûr, encore faut-il que cela prenne bonne direction. Là-dessus, il y a encore du chemin à faire.

Le numérique nous confère aussi un pouvoir extraordinaire : celui de partager et de mettre en commun nos ressources, nos savoirs, nos expertises et nos idées à l’échelle planétaire pour faire émerger des initiatives innovantes, des écosystèmes, diffuser des nouvelles façons de faire et accélérer la transformation.

Cette mise en réseau des différents acteurs permet entre autres de passer du local au global, d’articuler les initiatives pour gagner en puissance.

Un vecteur de sensibilisation et de mobilisation

Le numérique contribue à la sensibilisation des populations sur tout un tas de sujets et au partage d’outils pour permettre à chacun de devenir acteur du mouvement.

Il permet par ailleurs de diffuser à grande échelle de nouveaux récits, ciments d’une vision collective parce que « si nous voulons retisser le lien entre le but et le chemin, nous devons y travailler simultanément dans la réalité, et dans les imaginaires » (appel à engagements Transitions2).

En ce sens, il favorise la mobilisation collective, l’engagement citoyen, la mise en mouvement.

Il est peut-être là, son plus grand potentiel : servir de caisse de résonance à de nouveaux récits, de vecteur de transformation et de coordination, d’organisation de l’action…si tant est qu’on parvienne à réellement démocratiser son usage et à décloisonner.

Comment déployer ce potentiel pour passer d’une transition numérique inconsciente à un numérique engagé ?

C’est sur cette question que se sont penchés les auteurs du livre blanc « Numérique et environnement » publié en 2018 et rédigé conjointement par l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), GreenIT.fr et le WWF France . 6

L’enjeu, selon eux, est de trouver des synergies entre les deux secteurs, et de mettre la puissance du numérique au service de l’écologie tout en diminuant l’empreinte du numérique.

Pour cela, il est urgent de placer la cause écologique au cœur des objectifs de la transition numérique, en responsabilisant les acteurs, en incitant les pouvoirs publics à prendre certaines mesures et en inventant de nouvelles formes d’innovation.

Les défis à relever

Dans son Agenda pour un futur numérique et écologique 7, la Fing pose bien le problème :

« La transition écologique est l’horizon indispensable de nos sociétés, la transition numérique la grande force transformatrice de notre époque. La première connaît sa destination mais peine à dessiner son chemin ; la seconde est notre quotidien, une force permanente de changement mais qui ne poursuit pas d’objectif collectif particulier. L’une a le but, l’autre le chemin : chacune a besoin de l’autre. » Pour les réunir, « il ne suffira ni de numériser l’écologie, ni d’écologiser le numérique, même si les deux sont nécessaires. Il faudra explorer les actions nouvelles qui émergent à leur croisement et ne pourraient pas s’imaginer autrement ».

Il s’agit donc, à la fois, de prendre à bras le corps la question de l’impact écologique intrinsèque au numérique et de mettre délibérément les innovations au service de la transition écologique.

Développer une culture commune

Cet agenda requiert le développement d’une culture commune entre acteurs de l’écologie qui « demeurent trop rares à s’approprier le potentiel du numérique » et ceux du numérique, qui «font comme si le caractère apparemment « immatériel » du numérique et ses effets en termes d’efficience suffisaient à le rendre vertueux. » (Numérique et environnement – Livre blanc)

Le temps est venu d’arrêter de fabriquer des objets totalement gadget comme le distributeur de glaçon ou la brosse à dent connectés sans se poser la question de l’utilité réelle versus l’impact sur la planète, de cesser de glorifier la science pour la science, les « progrès » technologiques au nom de l’innovation,  sans se poser véritablement la question des possibles conséquences.

Encourager  la prise de conscience du monde du numérique.

C’est l’appel lancé par un collectif d’acteurs français du Net dans une tribune publiée en janvier 2019  dans l’espoir de “lancer un mouvement vers un numérique plus équitable, plus émancipateur, plus attentif aux libertés et plus soucieux des enjeux écologiques”  8

« Nous avons perdu de vue que la conception même des systèmes numériques était porteuse de choix, d’intentions. Acteurs du numérique, chercheurs, responsables d’entreprises, d’associations, d’organisations publiques, nous pensons qu’il est temps de décrire à nouveau le numérique que nous voulons, pour pouvoir repartir dans le bon sens. “Réinitialiser le numérique”, pour le rendre plus sobre, plus humain et plus propice à l’innovation. »

Certains acteurs n’ont évidemment pas attendu cet appel pour s’engager dans cette voie. Des start-up, des entreprises, des collectifs citoyens, des associations et des collectivités explorent d’ores et déjà des pistes pour faire converger transition numérique et transition écologique, à travers de nouveaux outils d’éco-conception et l’adoption de bonnes pratiques.

Clean tech, green tech, smart tech, civic tech, low tech, on ne manque pas d’expressions pour désigner les technologies responsables.

Mais le chemin est encore long pour généraliser cet engagement. Cela n’a rien d’étonnant, puisque la majorité des acteurs du numérique ne sont autres que des acteurs comme tous les autres, soucieux avant tout de maximiser leurs profits. Pourquoi seraient-ils plus responsables en ligne ? D’autant que justement, le numérique leur permet de réduire au maximum leurs coûts et d’optimiser leur business, de toucher encore plus de monde, d’étendre encore plus leur influence. Pourquoi s’en priver ?

L’objectif est à la fois de les sensibiliser à l’urgence, et de leur donner les clés et les moyens d’agir. Ces acteurs ont notamment besoin d’être accompagnés pour réussir à mesurer leur impact, par exemple à travers des formations à l’analyse de cycle de vie et à d’autres outils de quantification des impacts environnementaux, ainsi qu’à l’écoconception.

Les pouvoirs publics ont eux aussi un rôle à jouer pour réguler, aiguiller, inciter la filière à réduire ses impacts, mettre le numérique au profit de la vie publique, soutenir financièrement l’innovation au service de l’écologie, encourager le partage de données…

« Quelles que soient les propositions qu’ils retiendront, les acteurs publics devront les accompagner d’un récit positif qui mobilise simultanément les communautés de l’écologie et de l’innovation numérique, aujourd’hui trop souvent déconnectées. Un récit du futur qui ne soit ni techno-béat, laissant croire que numérique et écologie vont toujours de pair, ni technophobe, donnant à penser que ces transitions sont irréconciliables. »

Livre blanc numérique et environnement

In fine, l’enjeu est de repenser, collectivement, la place du numérique dans notre société et d’inventer de nouveaux modèles, bâtis sur de nouvelles valeurs. Produire différemment, consommer différemment, valoriser différemment. Transformer radicalement.

Impulser l’action collective, repenser les modèles

Comme le rappelle la Fing, la force transformationnelle du numérique n’est pas dans le calcul, mais dans l’action collective : la data, les outils, ne sont que des instruments pour impulser de nouvelles pratiques. De nombreux modèles peuvent contribuer à la cause écologique (open, agiles, collaboratifs..) mais pour cela, il s’agit de leur donner une intention écologique, un objectif.

Pour que les projets numériques aient des retombées écologiques positives, il est urgent de cesser de souscrire au profit à tout prix. Le secteur marche sur la tête. Quand on se balade un peu dans le monde des startups on constate rapidement que ni les financements publics ni les investissements privés se préoccupent beaucoup de la question écologique pour ouvrir les cordons de la bourse.

D’où l’importance de repenser les indicateurs de valorisation et de développement de ces acteurs afin de ne plus considérer les impacts environnementaux et sociaux comme des « dommages collatéraux » acceptables, prix à payer au nom du profit.

En filigrane, on retrouve aussi la question de l’éthique du numérique, loin d’être anecdotique. Celle des libertés, de la manipulation, de l’exploitation de nos données, de la censure. L’accumulation de nos données se fait aujourd’hui au profit de géants qui concentrent la plupart des pouvoirs et les utilisent de façon abusive et opaque.

Mettre le numérique au service de la transition écologique des villes

La smartification des villes est à la mode…mais rarement bien menée, car ne prenant pas en compte de façon suffisamment pertinente et rigoureuse son impact écologique – positif comme négatif. En d’autres termes, l’impact négatif généré par la mise en place des technologies est-il inférieur aux économies et bénéfices qu’elle engendre ?

« Pour construire une ville numérique viable et résiliente, il est nécessaire d’évaluer systématiquement la pertinence énergétique et carbone d’une technologie ou d’un service avant leur mise en place. Il est nécessaire de conditionner le déploiement d’une solution numérique à l’évaluation quantitative de son apport quant à la réduction de la consommation énergétique. » (Déployer la sobriété numérique, The Shift Project, Janvier 2020).

Une démarche qui implique d’être en mesure “d’effectuer le bilan énergétique net des infrastructures connectées”, en mettant notamment l’accent sur l’énergie grise et l’énergie consommée directement par les technologies ainsi que sur les effets rebonds – deux dimensions souvent oubliées dans les évaluations.

 

Pour résumer, reprenons les mots de la Tribune réinventer le numérique :

« Le numérique est à un moment particulier de son histoire : il est devenu l’affaire de toute la société (…) ce qui est nouveau, c’est que ces outils sont désormais aux mains du très grand nombre et que, simultanément, des géants concentrent, à un niveau sans précédent, une part déterminante des ressources, des données, des revenus et des pouvoirs. Mais aussi parce que le numérique d’aujourd’hui n’est pas adapté au monde qui vient. Oui, le numérique peut contribuer à changer le monde, mais entendons-nous sur le sens des changements que nous voulons. (…) Le numérique qui nous est proposé est trop souvent celui d’une technique aveugle qui aurait réponse à tout.(…) Il est temps d’œuvrer à un numérique dont nous serions les acteurs et qui répondrait aux grands enjeux de notre monde commun »

 

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Sources

1 Lean ICT : Pour une sobriété numérique, The Shift Project  
2 Global Cryptocurrency Benchmarking Study, University of Cambridge 
3 Smarter 2030, GeSI
4 Tackling Climate Change with Machine Learning
5 Harnessing Artificial Intelligence for the Earth, WE Forum 
6 Livre Blanc Numérique et environnement, FING, IDDRI, WWF, Green IT
7 L’agenda pour un futur numérique et écologique, Fing
8 Tribune Réinventer le numérique 

 

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